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Trafics

Andrea Di Nicola, enseignant en criminologie à l’université de Trente, et Giampaolo Musumeci, journaliste reporter, ont enquêté pendant plusieurs années sur les « trafiquants d’hommes », à savoir ceux qui organisent et mettent en œuvre à des degrés divers les déplacements de migrants clandestins à destination de l’espace Schengen. Dans un ouvrage à la fois concis et fouillé, ils dressent le panorama saisissant d’une « agence de voyages » à l’efficacité sans égale. La plus dangereuse aussi, et certainement la plus impitoyable : le « voyageur » qui refuse de se plier aux règles du jeu ne reste pas longtemps à bord.
Pour nourrir leur enquête, les auteurs ont parcouru le monde et interrogé de multiples acteurs de cette activité qu’il faut bien appeler « crime organisé », notamment ces fameux « passeurs » dont les médias dénoncent la responsabilité dans les accidents fréquents qui Trafiquant d'hommesfrappent les migrants. Grâce à eux, ils ont mis au jour l’existence de réseaux tentaculaires, qui tirent leur force des multiples collaborations qui les font vivre. Les juges et autres policiers expliquent, quant à eux, combien il est difficile d’appréhender les « gros poissons », ces « organisateurs » qui n’ont pas besoin de se salir les mains et qui, depuis leurs quartiers protégés, gèrent un empire qui leur rapporte une fortune colossale. Les crises économiques, la misère et les guerres sont le terreau de leur activité et celle-ci, c’est une évidence, a encore de beaux jours devant elle.
L’ouvrage est impressionnant, dense, précis, et donne un aperçu rare d’une tragédie qui se résume trop souvent pour nous aux naufrages de navires de migrants, aux enclaves et camps surpeuplés ou aux réactions politiques suscitées par ces phénomènes migratoires qui inquiètent par leur caractère incontrôlable. On voit l’envers du décor, du côté des « trafiquants », depuis la tête pensante jusqu’aux plus infimes adjuvants, et l’on devine l’ampleur d’une économie parallèle quasiment invisible, qui sait au besoin se servir de la légalité pour se développer en toute sécurité.
Un livre passionnant, très bien servi par la traduction, qui ouvre des perspectives sur un sujet mal connu en balayant les idées reçues et en dénonçant l’instrumentalisation politique de la question des migrants. Mieux comprendre ce phénomène préoccupant devrait permettre – c’est sans doute le pari des auteurs – de lui faire une place dans nos sociétés non comme une menace, mais comme le symptôme d’un monde malade qui contraint une partie de sa population à fuir dans des conditions extrêmes sans garantie de trouver ailleurs un sol où mener une vie décente. Autrement dit, inviter le lecteur – le citoyen – à abandonner le prêt-à-penser politique pour se réapproprier la réflexion sur un sujet essentiel.

Andrea Di Nicola, Giampaolo Musumeci
Trafiquants d’hommes
Traduit de l’italien par Samuel Sfez
Éditions Liana Levi, 2015

Henry Hayden a tout pour être heureux : romancier à succès, il est marié à une femme qu’il aime – ou du moins avec laquelle il vit en bonne intelligence – tout en entretenant des liaisons ainsi qu’il convient à un homme riche, célèbre et adulé. Mais une de ses maîtresses, qui est aussi, c’est fâcheux, lectrice de ses romans chez son éditeur, tombe enceinte de lui… Que faire ? Dire la vérité à sa femme et divorcer ? Sauf que… il n’a pas envie de cet enfant. Et encore moins de quitter sa femme. Entre autres, parce qu’elle est l’auteur des romans qu’il publie sous son nom. Pas de tromperie, non : Martha écrit, mais refusant de publier, elle a cédé tous ses droits à son mari. Cependant ils sont seuls à connaître la vérité. Il va donc falloir trouver le moyen de se débarrasser du problème…
La véritéÀ partir de cette situation initiale se développe une intrigue tortueuse à souhait, riche en péripéties et rebondissements, où les personnages, à commencer par Henry Hayden, ne font jamais ce qu’ils avaient prévu et se retrouvent en train de faire ce qu’ils n’avaient pas prévu. Difficile, dans ces conditions, de savoir où l’on en est.
Une des grandes forces du texte est de convoquer tous les stéréotypes du roman policier – car il y a crime, on ne déflorera pas l’intrigue en le révélant – sans jamais s’y limiter. Personnages typés – l’imposteur au passé trouble, l’épouse mystérieuse et quelque peu inquiétante, la maîtresse opportuniste, le policier futé derrière son air balourd… Situations mille fois rencontrées dans le roman noir : tromperies en tous genres, triangle amoureux… L’auteur s’en sert comme de pièces de puzzle pour construire son intrigue, mais les subvertit avec subtilité. La psychologie des personnages lui est indifférente, il les fait vivre autrement, par le mystère qu’ils dégagent en dépit d’eux-mêmes, par la toile qu’ils tissent chacun à sa façon, par leur manière d’inscrire leur idiosyncrasie dans le monde, par une certaine force poétique. Ce mystère fondamental, Arango n’essaie pas de le résoudre, il semble inhérent aux êtres, former leur composante la plus intime, celle qui, peut-être, les rend un peu étrangers à ce qui les entoure, à la marge du monde et d’eux-mêmes.
Ce roman troublant, vertigineux même par moments, est traduit avec acuité et précision, et restitue avec bonheur l’humour du texte original.

Sascha Arango
La Vérité et autres mensonges
Traduit de l’allemand par Dominique Autrand
Albin Michel, 2015
Lauréat du Prix du polar européen 2015

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