Promouvoir la traduction, défendre les traducteurs

À quoi tient un livre ?

À quoi tient un livre ?

« Le silence a pris possession de la maison, au bout de quelques semaines il a commencé à faire partie de moi, il s’est installé dans ce que j’écrivais. »

Les livres se suivent et se ressemblent : une bonne histoire, et c’est emballé. Habitué à « manger du livre », le lecteur d’édition, le critique littéraire, le traducteur ne fait que ça : il consomme, en rêvant avec nostalgie aux romans qui l’ont amené à croire à la littérature et qui l’ont décidé à vivre au pays où l’on n’arrive jamais. Et puis surgit un texte improbable, composé de trois fois rien, d’amorces, de fins qui n’en sont pas, d’obsessions, de fulgurances.

Contre l'art« Le matin, brouillard. Il s’évanouit, reste suspendu comme des traces d’eau dans les froissures des pétales de rose, les cheveux mouillés attachés en queue de cheval serrés si fort dans la main que tu cries le silence du dehors, viens. L’hiver arrive, de nouveau trop tôt, et la neige fond le brouillard se dissipe le soleil perce le feuillage blanc et darde les pétales de rose gelés qui se referment trop tard et se fanent. »

Il y aurait cinq romans dans ce Contre l’art de Tomas Espedal, s’il avait voulu se donner la peine de mettre de l’ordre dans ses idées. Le lecteur écrirait volontiers le sien à partir de cette amorce : le jeune homme et la jeune fille qui n’ont pas choisi de partager la même chambre d’étudiant exiguë et qui pourtant continuent à s’y serrer délibérément sans se toucher, à s’aimer sans s’aimer. Ou de cette autre : le chat, réincarnation d’une femme aimée, déchiqueté par les chiens en furie d’un fermier brutal. Ou de cette autre : le jeune adolescent qui, sous les coups d’un gamin des rues, découvre la force de ses poings et laisse l’autre – mort ? (la réponse ne viendra que plusieurs dizaines de pages plus loin) – sur le carreau.
Mais Espedal est ailleurs. Son livre semble tourner autour de cette phrase du début, qu’on retrouvera à la toute fin : « Nous avons en commun, ma fille et moi, d’être privés de mère.» Occupé à vivre le deuil de sa femme et le deuil de sa mère, le narrateur, double de l’auteur (jusqu’à quel point les deux coïncident-ils ? jamais, bien sûr, et sans doute toujours), se montre dans l’apprentissage de la maternité : il apprend à devenir mère de sa fille, comme il apprend à voir sa mère en lui. Et c’est de s’accepter ainsi que naît peu à peu l’écrivain :
« Les mots et les phrases me trottaient dans la tête, comme si l’intérieur de mes paupières était une feuille retournée sur laquelle on écrivait, une sombre feuille prise d’assaut par les mots ; ils luisaient. La charge des mots, des phrases, me tenait éveillé. Ils luisaient, comme lorsqu’on allume et éteint une lampe, ils m’assaillaient et luisaient, lourds de sens, d’un sens plus profond, ils contenaient tout un livre. Je devais les écrire. »

La maison s’effondre sur elle-même, l’appartement est froid, sans amour, et finalement le narrateur s’installe dans une caravane, dans le jardin. On a l’impression d’une vie qui ne se vit pas, racontée dans un roman qui ne s’écrit pas, et l’un est la métaphore de l’autre, et vice versa. Ce livre à la voix si pure, si fragile, si ténue, c’est un miracle qu’il nous arrive de Norvège avec tout l’éclat de sa beauté simple et évidente comme une vue sur le fjord depuis la fenêtre d’un appartement modeste. Sans jamais se mettre en avant mais toujours inspiré, Terje Sinding, le traducteur, insuffle au livre ce dont il est constitué en norvégien pour rendre aussi captivante en français cette expérience d’écriture vitale. Et c’est cela qui tient le livre : son style.

Emmanuèle Sandron

 

Tomas Espedal
Contre l’art (les carnets)
Traduit du norvégien par Terje Sinding
Actes Sud, 2013