Défendre les traducteurs, promouvoir la traduction

Dossier Romance : du côté des éditeurs

La romance est née sous la plume d’auteurs anglo-saxons qui sont encore à ce jour les maîtres incontestés du genre. Est-il d’ailleurs besoin de présenter Barbara Cartland ou Nora Roberts ? Mais le succès de Cinquante nuances de Grey a mis sur le devant de la scène (et au sommet des ventes) ce genre, souvent qualifié à tort de mièvre ou de fleur bleue, et des millions de lectrices dévorent aujourd’hui sans complexe leurs titres préférés.
Ces dernières années, quelques noms français ont d’ailleurs fait leur apparition dans le paysage rose bonbon de la romance, comme Georgia Caldera (Pygmalion), Emily Blaine (Harlequin) ou Fleur Hana (Hugo). Une tendance qui s’explique aussi par les nouveaux modes d’écriture et de diffusion des textes, avec l’émergence des plateformes d’écriture participative et l’auto-édition. Les éditions Hugo & Cie ne s’y trompent pas, qui ont publié la saga After de la Texane Anna Todd, une fan-fiction ayant d’abord connu le succès sur Wattpad, site américain d’écriture en ligne.
Pour autant, les traductions représentent le gros des publications en romance. Chez J’ai Lu Pour Elle, qui regroupe des textes s’adressant, on l’a deviné, à un public essentiellement féminin, on publie 250 à 300 livres par an dont 70 à 80 % d’inédits, le reste étant des rééditions qu’on souhaite proposer de nouveau au public. Et les traductions représentent 80 % du total. Chez Hugo, la proportion est aujourd’hui la même. Sur les 70 titres que la maison publie chaque année, 80 % sont des traductions. « Chez Milady (ainsi que chez Bragelonne) la part de la traduction est et a toujours été importante, confirme Isabelle Varange, directrice éditoriale. En romance, elle est peut-être de 90%, voire plus. »
Alors, quels sont les petits secrets de publication de ces éditeurs qui cherchent à concurrencer Harlequin, leader du marché ? Et qu’attendent-ils de leurs traducteurs ?

Luce Michel

Quatre éditrices ont répondu à nos questions

    

Pauline Reymond (J’ai Lu – Romance contemporaine), Margaret Calpena (J’ai Lu – Romance historique), Isabelle Varange (Milady) et Isabelle Solal (Hugo) se sont prêtées au jeu et ont répondu à nos questions. Vous allez enfin tout savoir sur les dessous de la romance.

Qu’appelle-t-on “Romance” aujourd’hui ?

Isabelle Varange :
La romance est toujours la même dans sa définition stricte : une histoire d’amour avec une fin heureuse. Tous les éléments de l’intrigue contribuent au but principal : le HEA Happy Ever After.
C’est un peu comme en pâtisserie (et la même chose pour tous les genres finalement) : des ingrédients identiques pour des résultats toujours différents ou du moins de multiples variables. Qu’on décide de monter ou de descendre certains curseurs ne change rien à cette définition. C’est de la romance contemporaine quand l’intrigue se déroule après 1945, autrement, on est dans la romance historique. Le Romantic Suspense ajoute à l’intrigue des éléments venus du thriller, et  la Paranormal Romance, bit-lit chez nous, ajoute des éléments surnaturels. Le New Adult n’est pas de la romance, c’est une catégorie au même titre que le Young Adult (l’âge des personnages et du lectorat). Et chez Milady on publie du New Adult dont l’intrigue principale est sentimentale et contemporaine (pas de SF ou de Fantasy par exemple). La romance érotique (Romantica chez nous) correspond également à la définition stricte de la romance, à ceci près que l’intrigue évolue grâce aux scènes de sexe. J’ai coutume de filer la métaphore pâtissière et de dire qu’en romance les scènes de sexe sont la cerise sur le gâteau, en romance érotique, elles sont le gâteau.

Pauline Reymond :
La romance contemporaine, c’est une histoire d’amour entre deux personnages que tout semble opposer. C’est cela la romance, et cela ne change pas. Bien sûr, la fin doit être heureuse. Aujourd’hui, on peut se retrouver avec des héroïnes de plus en plus fortes, indépendantes, pour lesquelles l’amour et un homme sont un plus dans leur vie, mais non leur unique centre d’intérêt. Elles s’assument. En parallèle, les héros laissent de plus en plus de place aux femmes, ils ne les écrasent pas.
La grande nouveauté reste l’apparition de romance homosexuelle, mettant notamment en scène des couples d’hommes. Je pense que les femmes-lectrices s’identifient plus facilement à ces couples de par le fait que le corps masculin est fantasmé. Quand l’homme fait rêver la lectrice, elle s’identifie au partenaire et s’imagine être à sa place. La tendance est peut-être malgré tout un peu moins sensible en France qu’aux États-Unis, qui restent leaders et prescripteurs dans ce type de littérature. Il y a moins d’auteures françaises de romance qu’anglo-saxonnes.
Je remarque aussi quelLa romance contemporaine s’impose de plus en plus sur le marché et se positionne en tête des genres de romance. La romance est régie par des effets de mode et Cinquante nuances de Grey a ouvert la voie. La romance a un effet miroir : la romance évolue avec son lectorat et propose certains fantasmes de femme parfois inavouables… Le lectorat est aussi plus jeune. Les romans sont alors très liés à l’univers audiovisuel, car ces thématiques plaisent. On retrouve de plus en plus de cadres urbains et branchés, où les hommes d’affaires sont mis en scène. Le fantasme de l’homme milliardaire, directeur d’entreprises, fonctionne aussi très bien.

Isabelle Solal :
Chez Hugo, nous parlons de New Romance, une romance qui s’appuie sur de nouveaux codes amoureux. On est sur du drame, de la comédie, du mélo ou du thriller, et surtout fermement ancré dans le contemporain. Les personnages féminins ont une très forte personnalité. Ce sont des femmes actives, qui se prennent en main, s’assument pleinement. Elles sont le reflet de la femme d’aujourd’hui. Nos héroïnes sont toujours l’élément moteur du couple, ce sont elles qui mènent le jeu. Elles ne sont en rien soumises à leur partenaire.
C’est une littérature féminine et féministe à la fois. Les scènes de sexe, par exemple, répondent aux fantasmes féminins. Jamais un homme ne les écrirait ainsi. Là, il se crée une véritable identification entre la lectrice et l’héroïne, une relation d’empathie.

Margaret Calpena :
La romance contemporaine n’invente rien ! Tout ce qu’elle propose se trouve depuis longtemps dans la romance historique. Comme par exemple des scènes très explicites. La romance historique a toujours été très moderne dans les thèmes qu’elle traite. La seule différence est que l’intrigue se déroule à une autre époque.
Malgré tout, là aussi, on constate un renouvellement du genre. Il y a quelques années, on trouvait beaucoup de scènes de viol dans ces textes, ce qui a presque disparu. De nouveaux auteurs font leur apparition tandis que certains ont glissé de l’historique vers le contemporain, comme Lisa Keyplas, par exemple.

Les lectrices amoureuses de romance

Les lecteurs sont souvent redoutables. Les lectrices de romance le sont bien plus. « Elles sont impitoyables, confirme Pauline Reymond (J’ai Lu). Nous sommes fiers qu’elles vantent les qualités de nos traductions car elles lisent bien souvent le texte en anglais. Elles sont donc très vigilantes quant à la version française. » Même son de cloche chez Hugo, « Nos lectrices forment une vraie communauté, elles sont très exigeantes, réactives et actives sur les réseaux sociaux. Elles lisent vite, beaucoup et l’information circule entre elles. »

Quel avenir pour la romance ?

Comme d’autres genres auparavant, la romance risque de s’essouffler. Il faut donc renouveler vite et souvent ce qu’on propose à des lectrices insatiables. Chez J’ai Lu, on a lancé une nouvelle collection, Love Addiction, et on s’intéresse de près à la romance homosexuelle. Chez Hugo, on regarde en direction des auteurs français. Pour son développement,  la maison mise de plus en plus sur la french touch, notamment via son site fyctia.com. Chez Milady, « l’année 2017 sera pour nous l’année de la Dark Romance car nous allons en publier davantage, que ce soit en Romantica, en Sensations, en New Adult ou en Romantic Suspense. Et je suis particulièrement fière de la collection Slash (Romance gay principalement M/M) », déclare Isabelle Varange.
Que les lectrices se rassurent, elles auront de nouveaux univers contemporains à explorer cette année.

Qu’attendez-vous de vos traducteurs ?

Isabelle Varange :
Le plus difficile en fantasy, c’est de traduire les scènes de batailles. Le plus difficile en Romance, c’est de traduire les scènes de sexe. Il y a un équilibre à respecter : on doit comprendre ce qui se passe sans que ça devienne clinique, on doit appeler un chat un chat sans être vulgaire. On doit éviter les périphrases ou les termes ridicules. C’est un exercice périlleux. Ce sont aussi des scènes où les émotions des personnages culminent, et celles de la lectrice doivent être à l’unisson. Or quand une scène de sexe est mal traduite, c’est redoutable pour le roman, la lectrice décroche. L’humour en comédie romantique n’est pas évident non plus : il faut respecter le rythme des dialogues, les voix des personnages et rester concis. On apporte un soin tout particulier à nos préparations de traductions et on s’attarde beaucoup sur ces scènes afin de les parfaire. Elles nous servent d’ailleurs de tests pour le recrutement des traducteurs.
Pour conclure, comme pour toutes les traductions : la version française doit nous faire oublier que le texte a été traduit.

Pauline Reymond :
Traduire de la romance est un véritable exercice de style. L’historique, le paranormal et l’érotique sont ce qu’il y a de plus difficile, car il faut faire naître le désir chez la lectrice. J’attends de mes traducteurs qu’ils respectent le style de l’auteur. La romance est très codifiée, les auteurs anglo-saxons suivent souvent des cours d’écriture, mais cela n’empêche pas qu’ils possèdent un style très personnel qu’il convient de conserver. Des auteurs comme Alice Clayton, par exemple, manient l’humour, utilisent des jeux de mots. C’est très important de le retrouver dans la version française. On a aussi de plus en plus de textes écrits à la première personne, et, ce qui est nouveau, du point de vue du héros. Il s’agit souvent de personnages torturés, dans la peau desquels il faut pouvoir entrer. Autre difficulté : conserver le degré de sensualité sans tomber dans le vulgaire ou le cliché. La V.O. parfois dense peut donner des passages traduits  très lourds. Il en va de même avec les grossièretés, qu’on doit manier avec précaution en français. Si le désir naît à la lecture du texte français, alors le pari est gagné. Faire naître des émotions, quelles qu’elles soient, chez la lectrice, voilà tout l’enjeu de la traduction de la romance.
Malgré tout, chaque traducteur a aussi sa marge de liberté, nous avons confiance en eux. Il est important qu’ils puissent laisser parler leur créativité. Si le traducteur s’amuse, il réussira sa traduction. Mais il est évident que le paranormal et l’érotisme sont des genres particulièrement complexes.

Isabelle Solal :
Dans les romans que nous publions, les dialogues sont très nombreux, ainsi que les scènes de sexe,  le tout dans un langage très moderne. Ce sont pour moi les deux difficultés du genre. Il arrive aussi que certaines références culturelles puissent poser problème, tout comme les jeux de mots, qui sont souvent très durs à rendre. Autre contrainte : le vocabulaire qu’on doit absolument varier en français, alors que la répétition ne gêne pas en anglais. Dans tous les cas de figure, on est dans des écritures très dialoguées, dans l’action, le vivant, et pas dans la description. Certains des titres que nous publions s’adressent à un public assez jeune, comme la série After, d’Anna Todd. Pour d’autres, les lectrices ont autour de la trentaine. Là encore, la langue utilisée doit s’adapter au public qui lira le livre.

Margaret Calpena :
Quand je reçois un texte que le traducteur ou le relecteur vient de terminer, je le lis comme s’il avait été directement écrit en français. Rien ne doit m’arrêter dans ma lecture. Autrement, il faut revoir le texte. J’attends le maximum de mes traducteurs. Je trouve que traduire de la romance est compliqué. Il est rare que le texte anglais soit très bon. Le traducteur doit alors s’en emparer, avoir une idée de l’ensemble, gommer les incohérences. C’est difficile, ingrat et mal payé ! Car si la traduction est littérale, elle nous tombe des mains. Les scènes de sexe sont très dures à traduire. Jusqu’où aller ? Il faut resserrer le texte en français. Pour les aider, je donne à mes traducteurs des livres érotiques en exemple. Car on ne doit pas voir à la lecture que cela vient de l’anglais. Et cette distance, indispensable, n’est pas évidente à trouver. Il y a aussi dans ces textes des scènes très violentes. Les histoires sont sombres, même si la rédemption est au bout du chemin. Et le traducteur est parfois à la limite de l’écrivain.
Enfin, ce qui est particulier en romance historique, c’est que l’on doit éviter les anachronismes, mais aussi l’emploi d’un vocabulaire trop désuet qui perdrait les lectrices.

Comment choisissez-vous les textes étrangers que vous publiez ?

Isabelle Varange :
Je choisis des textes pour alimenter les différentes collections de la Romance chez Milady : Émotions, Sensations, Historique, Suspense, Slash.
Ils doivent donc correspondre à ces différents catalogues : comédie romantique en Émotions, romance sexy avec, en général, des héros alpha en Sensations. Slash est en revanche de la romance gay mettant en scène des couples homosexuels (H/H ou F/F).
Ensuite, je considère la maîtrise du genre, mais seulement dans un deuxième temps. Ce qui est primordial à mes yeux c’est la maîtrise de l’art de la narration, des dialogues et de la psychologie des personnages, comme pour tous les romans ! Je choisis donc les romans dont j’ai besoin pour l’année, bien structurés et satisfaisants pour des lectrices de romance (dont je fais partie). Ensuite je vais avoir des préférences personnelles : j’aime les personnages qui sont ostracisés, qui souffrent ou ont souffert et qui vont souffrir encore davantage. La fin heureuse n’en est que plus satisfaisante. J’aime les cas désespérés et les romans où l’auteur exploite à la perfection les failles de ses personnages.

Pauline Reymond :
Notre ligne directrice est la qualité des textes et des auteurs. Nous opérons une vraie sélection et travaillons à une véritable prospection du marché. Souvent, les auteurs écrivent pour répondre à des commandes et, dans le lot, beaucoup de choses sont très mauvaises. On écrème !
Il arrive aussi que des auteurs nous proposent en direct leurs textes lorsqu’ils sont auto-édités et que nous les connaissons déjà. Mais les circuits traditionnels des agents et des éditeurs restent les plus importants.

Isabelle Solal :
Nous votons en comité. Cela reste très subjectif, au feeling. Mais nous maintenons une veille active sur ce qui se passe sur le Web. Nos auteurs sont très « connectés » et c’est lié à l’émergence de cette New Romance. Le fait que nous disposions avec fyctia.com de notre propre plateforme le prouve. Nous sommes précurseurs en ce domaine et conscients de l’être. En contrepartie, nous sommes aussi très « surveillés » par les lectrices, ce qui change notre manière de faire, forcément. Elles sont présentes et n’hésitent pas à nous dire ce qu’elles pensent des traductions.

Margaret Calpena :
Nous travaillons avec des lectrices, mais je jette moi aussi un coup d’oeil. Par exemple, j’ai tout de suite aimé Elizabeth Hoyt, pour laquelle j’ai fait une offre avant même le retour des lectrices. La romance historique est un point fort chez J’ai Lu, qui en publie 84 titres par an. De manière générale, je cherche des textes enlevés, avec des personnages bien campés, ce qui me pousse à poursuivre ma lecture. Il m’arrive de publier des textes qui ont quinze ou vingt ans et qui étaient passés à travers les mailles du filet. Il n’y a pas de limite. Et je n’exclus pas de publier des auteurs français, avec une intrigue qui se passerait à Paris, par exemple !

Propos recueillis par Luce Michel

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