Promouvoir la traduction, défendre les traducteurs

Une œuvre traduite est deux fois éditée

Une œuvre traduite est deux fois éditée

Comme on a pu le lire récemment sur ce blog, « Une œuvre non traduite n’est qu’à demi publiée ». C’est ce qu’Edmond Cary fait dire à Ernest Renan dans La traduction dans le monde moderne (Genève, Librairie de l’Université, 1956 – p. 10, si j’en crois Google Books). A l’heure où je couche ces lignes sur le papier debout sur l’écran, rien ne me prouve que Renan ait jamais écrit ou prononcé cette phrase – aucun des « traductologues » nombreux qui la citent n’est capable d’en donner la source chez Renan, chacun l’ayant trouvée chez un confrère. Mais si elle a été si abondamment reprise, et consignée par l’ATLF, c’est parce qu’elle rappelle et résume une qualité fondamentale de l’œuvre traduite, outre qu’elle gagne en diffusion : celle d’avoir été deux fois reconnue et choisie, deux fois écrite, deux fois relue par maints professionnels de la chaîne éditoriale – traducteur, éditeur, correcteur… Bref, deux fois éditée.
Dans ce réexamen, le traducteur, qui récrit le texte phrase après phrase, chapitre après chapitre, l’inspectant à la loupe, est aux premières loges pour déceler les erreurs factuelles, incohérences narratives et autres fausses citations qu’un livre peut renfermer. Et, après en avoir avisé l’auteur, pour les corriger.
On trouve une belle illustration de cette part du travail du traducteur dans le troisième volume du journal de Pierre Bergounioux, Carnet de notes, 2001-2010, paru le 5 janvier dernier aux éditions Verdier (p. 896). Il y évoque B-17G, récit paru aux éditions Argol en 2001 :

« Sa 23.8.2008
[…]
Catherine Flohic m’a adressé une copie de la lettre que lui a adressée un universitaire américain. Il a traduit B-17G et envisage de le publier. Seulement, le texte comporte une erreur énorme, qui m’a échappé. J’ai fait descendre en flammes l’appareil baptisé Shoo Shoo Baby, ayant lu quelque part qu’il n’était pas rentré de mission. Oui, mais, quoique gravement endommagé, il a poursuivi sa route et s’est posé à Malmö, en Suède. A la fin des hostilités, réparé, il a repris le chemin de la mère patrie et se trouve, aujourd’hui, au musée de l’USAF à Dayton, dans l’Ohio, où tout le monde peut le voir. C’est un de ces détails qui ruinent un récit, annulent l’effet de réel. Le livre perd son écho, son ancrage, n’est plus qu’un chiffon de papier. Si l’aventure de Smith doit être imprimée aux États-Unis, il faudra substituer au survivant de Malmö un appareil qui ait été effectivement détruit au-dessus de l’Allemagne. C’est de loin, sur la foi des livres, que j’ai parlé des adolescents qui combattirent et moururent dans les cieux d’Europe.»

Peine (provisoirement ?) perdue : aucune édition anglophone de B-17G n’a paru à ce jour…

Yoann Gentric