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Témoignage sur la post-édition (traduction humaine vs logicielle)

Témoignage sur la post-édition (traduction humaine vs logicielle)

Présentation

Il y a quelques semaines, Cedric Bellisent nous interrogeait, se demandant que répondre à un éditeur qui lui demandait ses conditions pour la post-édition d’une traduction – destinée à la publication – réalisée par un logiciel de traduction automatique. Une première pour nous, à l’ATLF, dont nous nous pensions à l’abri pour quelques années encore. Nos collègues d’ATLAS ont mis en place en 2018 l’observatoire de la traduction automatique pour surveiller l’évolution de la traduction neuronale face à des textes littéraires. Quel travail représente la post-édition ? Permet-elle de gagner du temps – donc de l’argent ? Les machines sont-elles capables de nous ôter le pain de la bouche, ou à tout le moins de nous priver de la joie de traduire ? La qualité est-elle au rendez-vous ? Cedric nous livre ici son expérience de traducteur professionnel aux prises avec un éditeur adepte du moins-disant.

 

Témoignage sur la post-édition

Le contexte

Je suis traducteur et auteur. Une opportunité m’a récemment fait contacter un éditeur pour un devis de traduction anglais-français d’un ouvrage de méthodes artisanales illustré, d’environ 300 pages, grand format. L’éditeur demandait un travail de « traduction hybride », c’est-à-dire de post-editing, ou d’amélioration d’une traduction française réalisée par une IA (Intelligence Artificielle). Dans ce cas précis, il s’agissait de la version payante de Reverso, qui était, d’après lui, bien meilleure que la version gratuite accessible sur internet. Il motivait cette demande par le manque de temps, espérant aller plus vite avec l’IA pour commencer la PAO trois mois plus tard. J’ai accepté de faire des essais pour voir 1) si ce travail était vraiment réalisable en regard de la qualité de traduction de l’IA et 2) si le gain de temps était réel par rapport à une traduction normale, et s’il permettrait d’effectuer le travail en trois mois.

Essais préalables

Je suis donc rentré chez moi avec un fichier de quelques dizaines de pages Word traduites par IA, que l’éditeur avait réorganisées afin de voir lui-même ce qui était faisable (pages, encarts et textes bien séparés). J’avais également à disposition un pdf de la V.O. mise en page. J’ai réalisé des essais sur une douzaine d’échantillons de texte de 500 à 1500 signes. Le document, quoique de syntaxe simple, était de nature technique, demandait un esprit pratique pour comprendre correctement certains passages, et imposait de vérifier si les termes spécifiques avaient été bien traduits par le logiciel. La tâche exigeait 1) de lire la traduction de l’IA et de la comprendre (ce qui pouvait être assez folklorique) 2) de réécrire correctement les phrases 3) d’aller chercher dans la version anglaise la signification exacte lorsque la traduction était trop approximative.
J’ai pu confirmer que la traduction de la version payante de cette IA (correspondant en gros à celle de Systran) était bien meilleure que celle de la version publique de Reverso, et que le texte français était exploitable. Attention, quand je dis « exploitable », j’entends que, grâce à ce logiciel, le texte anglais était à peu près compréhensible, mais qu’il ne pouvait en aucun cas se substituer directement à une traduction humaine. J’ai estimé qu’environ 40% de la version IA était maladroite ou incorrecte, et qu’elle ne répondait absolument pas au standard de qualité attendu par un lecteur français moyen. Elle nécessitait une réécriture complète. Le document devait donc être entièrement retapé et amélioré simultanément, et ne pouvait être corrigé (supprimer/taper) directement dans le texte de l’IA. Les essais ont en effet montré que cela prenait trois fois plus de temps.

Résultats quantitatifs

Le post-editing pour l’ouvrage considéré était 12% plus rapide qu’une traduction anglaise directe. Au niveau du travail lui-même, il s’apparentait à un mix de réécriture et de traduction. J’ai estimé que la part de traduction pure à partir de la V.O. représentait en moyenne 25% du temps de travail, le reste étant consacré essentiellement à la réécriture. J’ai donc conclu qu’il était possible de baisser le coût de traduction pure en rapport avec ces pourcentages.

Calcul du tarif au feuillet

C’est sur cette base que je me suis efforcé d’établir un devis exhaustif. J’ai calculé le nombre de feuillets à partir du nombre de signes avec espaces de la V.O., auquel j’ai rajouté 16% de foisonnement constaté sur mes propres essais à partir de la version de l’IA, soit un total de 650 feuillets. Précision : je n’ai pas inclus la revalorisation du feuillet électronique (15-30%), ne souhaitant pas effaroucher l’éditeur pour ce premier contrat. Je me suis fixé comme référence un tarif de 20€ le feuillet pour un ouvrage spécialisé (ma dernière traduction m’ayant été payée 18€/f pour un essai sur une culture étrangère). N’utilisant sur les tests mes compétences de traducteur pas plus de 25% du temps, j’ai divisé ce tarif au feuillet par 4, soit 5€. Auquel j’ai ajouté 100% du tarif de réécriture française d’ouvrages, qui tourne autour de 5€/f à partir de 100 pages sur internet. J’aurais pu réaliser un abattement de 25% sur ce tarif, pour partager l’ensemble en 25% de traduction et 75% de réécriture, et obtenir un tarif encore inférieur à 10€/f. Mais j’ai considéré que cela n’avait pas de sens de morceler et de diminuer à ce point la tâche de réécriture alors qu’elle représentait l’essentiel du travail.
Vu que le nombre de feuillets à traduire était relativement important, j’ai donc proposé 5+5 = 10€ le feuillet, un tarif de gros en quelque sorte. Ce que je trouvais envisageable parce que le style littéraire n’avait pas besoin d’être extrêmement travaillé pour ce type d’ouvrage descriptif.
Mais c’est un montant que j’ai finalement trouvé inapproprié, parce que ce travail de réécriture à partir de l’IA, avec 40% de version maladroite ou incorrecte, demandait en fait bien plus d’efforts que d’améliorer un texte écrit par un adulte maîtrisant mal le français. Il nécessitait une reformulation de A à Z, tenant compte de nouveaux éléments issus de la traduction réelle.

Estimation des délais

J’ai annoncé, sur la base d’une mesure de mon temps de travail effectif sur les fichiers — incluant 3 à 4 relectures systématiques pour obtenir un texte final de qualité — et de ma disponibilité, qu’en trois mois je ne pouvais traiter que les 2/3 de l’ouvrage. Ce qui représentait quatre mois et demi pour la totalité, incluant la réduction de 12% du temps grâce à l’IA. L’éditeur m’a dit qu’il allait contacter un second traducteur pour réaliser le travail en cotraduction, afin de finir dans les trois mois demandés.

Établissement du devis

J’ai précisé, suite à cela, que mon devis était en rapport avec l’importante quantité de feuillets, et qu’en dessous des 2/3 de cotraduction en ma faveur, le tarif serait revu légèrement à la hausse (je n’ai pas précisé à ce moment-là, mais j’envisageais 12€ le feuillet pour un partage 50/50). J’ai également indiqué que ce devis attractif ne valait que si l’ensemble du texte de l’IA m’était fourni dans les mêmes conditions que pour les essais, c’est-à-dire que les pages, encarts, conseils, etc., seraient bien séparés et identifiables, conformément à la version anglaise, et donc ne nécessiteraient aucune réorganisation ou remise en page préalable de ma part. Dans le cas contraire, cela demanderait, de même, une révision du tarif.
La question s’est ensuite posée de savoir sous quelle forme j’allais facturer ce travail, qui n’était pas totalement une traduction. J’ai présenté deux devis à l’éditeur : l’un en autoentrepreneur, incluant mes charges, et l’autre en contrat de traduction ordinaire, conforme à celui de l’ATLF, plus intéressant pour lui (l’ensemble des cotisations et contributions versées par l’éditeur au régime des artistes-auteurs est légèrement plus faible – hors cotisation IRCEC, qui échoit au traducteur). Celui-ci a préféré le contrat de traducteur, ce qui m’arrangeait également, notamment en raison du meilleur compte des points de retraite qu’avec la CIPAV. L’éditeur, qui ne semblait pas très au courant des pratiques, quand bien même il avait déjà publié des traductions, m’a demandé s’il devait me régler un pourcentage sur les droits. J’ai accepté que la somme soit forfaitaire (ce n’est pas une obligation), et uniquement pour la première édition (cf.  art. 132-6 du CPI, https://www.atlf.org/profession-traducteur/remuneration/principes/), et précisé que ceci serait à stipuler dans la partie « reddition des comptes » du contrat.

Éthique et business

Je suis bien tenté de commencer ce paragraphe par « Et que croyez-vous qu’il arriva ? ». Au final, l’éditeur a pris la décision de confier l’ensemble de la traduction à l’autre traducteur. Lequel s’occuperait de la totalité « pour un coût similaire », et dans les délais demandés.
J’ai été l’avocat du diable dans ce cas de figure (ayant travaillé dans l’édition, je suppose que j’ai essayé de concilier les deux points de vue), en proposant de réaliser le post-editing pour un prix ridiculement compressé, comparativement aux 20€/f que j’aurais normalement demandé pour une traduction de ce type.
Sur le plan personnel, je ne me sens pas fautif d’avoir voulu faire une étude claire et honnête, mais peut-être un peu bête de ne pas avoir été un meilleur négociateur, et d’avoir fourni sur un plateau à l’éditeur tout ce qui lui manquait (argumentaire et chiffres) pour naviguer seul, et à mes dépens, dans ce nouveau domaine qu’il ne maîtrisait pas. Le projet m’a été pris par une personne qui a accepté une charge de traduction plus importante, pour une somme que j’estime insuffisante relativement au temps imposé pour la totalité de l’ouvrage. Deux obstacles se sont donc présentés à moi 1) un nombre trop important de feuillets à traiter dans un délai qui ne correspondait pas à ma disponibilité, 2) un tarif de 10€/f qui m’aurait conduit à travailler trois mois dans l’urgence pour une rémunération inadaptée (un travail urgent implique une plus-value, et non l’inverse). Je ne connais pas le prix exact qui a été convenu, mais je pense qu’il était effectivement proche du mien, voire inférieur, sinon la traduction aurait été partagée. Ironique tout de même de ne pas avoir été au moins associé au projet en cotraduction, au regard de tout le travail que j’avais fourni en amont. Je ne m’étendrai pas sur les relations sulfureuses entre éthique et finalité commerciale.

Réévaluation

Peu de temps après l’émission du devis, j’ai réalisé qu’en aucun cas il n’aurait dû descendre en dessous de la barre des 12€/f pour l’ensemble de l’ouvrage, au vu du travail particulier de réécriture, et du fait que je n’avais pas appliqué la revalorisation du feuillet informatique.
Avec le recul, je pense maintenant qu’il vaudrait mieux éviter ce genre de calcul qui dévalorise complètement les compétences du traducteur. Car même si j’ai évalué que je n’utilisais celles-ci quantitativement que 25% du temps en post-editing, mes compétences demeuraient, elles, qualitativement à 100% de leur niveau pour réaliser ces 25% au standard professionnel qu’un éditeur est en droit d’attendre. En outre, j’ai intuitivement appliqué 100% du tarif de réécriture au lieu des 75% que la même logique aurait dû me dicter. Ceci montre que ces chiffres, s’ils sont de bons indicateurs pour l’évaluation de la tâche de post-editing, ne sont pas bien adaptés pour calculer un prix au feuillet.
C’est donc peut-être en plus en relation avec le facteur difficulté qu’il faudrait réfléchir. Et, éventuellement, envisager un abattement du tarif de traduction en vigueur si on considère, après essais, que le travail de post-editing s’avère plus simple et qu’il peut ainsi justifier une éventuelle réduction. Dans ce cas, cette « facilité » pourrait être évaluée en rapport avec l’économie de temps de travail, et représenter un abattement correspondant (12% dans mon cas, soit une fourchette de 10 à 15%). Cette simplification de la tâche est néanmoins toute relative, car la plupart des traducteurs trouveront peut-être qu’il est bien plus facile de traduire directement à partir de l’anglais, plutôt que de réécrire des phrases françaises maladroites en réinjectant du sens tiré de traductions partielles. À 20€/f, un abattement de 12% correspond à 17,60€ le feuillet. Et dans le cas qui était le mien, cela aurait fait passer le devis pour l’éditeur de 13 000€ à 11 440€, soit pour lui une économie de 1 560€. Mais ceci reste relativement négligeable comparé aux 6 500€ demandés à 10€/f, ou même réévalués à 7 800€ pour 12€/f.
On pourrait tout aussi bien se demander pourquoi même envisager un quelconque abattement, puisque finalement ces 12% de temps gagnés sur la traduction profitent essentiellement à l’éditeur, et qu’ils nécessitent une réelle adaptation méthodologique de la part du traducteur.
Peut-être faudrait-il réfléchir à ces questions en se demandant : à qui bénéficie vraiment ce type de travail, et est-ce que les avantages fournis à l’un sont correctement et justement rémunérés pour l’autre ?

Cibles du post-editing

Le risque est évidemment plus élevé, avec le post-editing, de voir des personnes peut-être moins compétentes prendre des marchés aux traducteurs conventionnels dans le cas d’ouvrages de qualité littéraire « basique ». C’est-à-dire ne visant pas une esthétique particulière d’expression. Ce qui vaut surtout pour les ouvrages techniques, bien que ceci dépende essentiellement du ratio qualité/rentabilité auquel est sensible l’éditeur.
Il faut noter que ce gain de temps de 12% pour l’éditeur est à mitiger. Car s’il peut s’avérer utile pour respecter des délais, il impliquera tout de même de produire la traduction à partir du logiciel, et de l’organiser un minimum pour le traducteur. Je ne sais pas combien d’heures cela représente, mais l’impact n’est peut-être pas à négliger, surtout lorsque plusieurs projets éditoriaux sont menés en parallèle dans une petite équipe.

Conclusion

Bien que le sujet ne soit pas nouveau, il est toujours difficile de dire ce que sera l’avenir du post-editing pour les traducteurs et les éditeurs, parce que sous ses aspects séduisants, ce type de traitement paraît en fait générer plus de problèmes qu’il n’en résout. Tout ceci semble néanmoins indiquer que les traducteurs pourraient perdre de plus en plus le marché des ouvrages techniques, mais qu’ils resteraient bien placés sur celui des œuvres littéraires.
En ce qui concerne les tarifs, avec ou sans post-editing, on ne pourra jamais empêcher quelqu’un d’être plus compétitif en rognant sur le prix au feuillet. C’est un vieux problème. Et c’est encore la question de la valorisation du travail en fonction des compétences et de l’expérience qui se pose. En effet, un traducteur ayant une expérience modeste sera tout de même meilleur en post-editing qu’un aventurier de la plume possédant quelques notions d’anglais et un français approximatif, et devrait donc être rémunéré en conséquence. Mais il faut nous attendre, en tant que traducteurs, à devoir de plus en plus convaincre certains éditeurs de ces évidences, et à défendre ce point de vue par de solides arguments.
Aujourd’hui, si on devait me proposer un projet équivalent, je ne commencerais pas par brader mon travail à cause du post-editing (cela ne m’a de toute façon pas servi, c’est une leçon), et, quitte à négocier un prix pour ne pas perdre le contrat, je ne m’éloignerais pas trop des tarifs moyens de traduction en vigueur, en gardant à l’esprit cette marge de 10-15% comme garde-fou, afin d’éviter les grands écarts. De toute façon, rien n’empêchera un éditeur de faire jouer la concurrence, voire de casser le marché. C’est un risque à courir. Donc autant être tout de suite droit dans ses bottes, et tenter de sauvegarder la profession dans l’intérêt de tous.
Finalement, on le voit bien, ce ne sont peut-être pas tant ces logiciels qui risquent de nous ôter le pain de la bouche, que l’appât du gain, les tentations individuelles opportunistes, et les attitudes mercenaires. Ces dernières, bien qu’entretenues par une économie globale de plus en plus avide, n’en demeurent pas moins l’expression de nos propres valeurs, et font de cette économie fautive le reflet impartial de nos faiblesses. Donc avec ou sans IA, l’être humain restera toujours le facteur déterminant. Mais pourquoi ne pas finir sur une note positive, et penser que c’est justement ce qui est encourageant ? Puisque lorsqu’il prend véritablement conscience de ses responsabilités, l’Homme, à terme, ne manque jamais de s’améliorer.

Cedric Bellissent
7 Avril 2021

N.B.

L’ATLF tient à rappeler que, quelle que soit la dénomination du travail demandé au traducteur (post-editing, révision, correction), ce dernier pourra bien souvent revendiquer des droits d’auteur sur le texte remis à l’éditeur, notamment si son intervention sur le texte révisé est substantielle. En effet, dès lors que l’écrit du traducteur est une création qui porte l’empreinte de sa personnalité et est l’expression de choix libres et créatifs (pour reprendre les critères dégagés par la jurisprudence), le texte remis doit être qualifié d’œuvre originale et relever par conséquent du Code de la propriété intellectuelle. À ce titre, un contrat d’édition devrait être proposé au traducteur. De même, la rémunération versée étant la contrepartie de la cession des droits patrimoniaux du traducteur pour l’exploitation de sa création, elle devrait relever du régime des droits d’auteur (revenus artistiques).

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