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Rencontres

Avec Deux Messieurs sur la plage, Michael Köhlmeier livre l’étrange histoire de la  rencontre – attestée – entre Winston Churchill et Charlie Chaplin. Très vite il s’emploie à naviguer avec adresse entre réalité et fiction et, pour ce faire, met en place un dispositif narratif complexe où l’on retrouve, à différents niveaux, le fil rouge du récit : le fameux « chien noir », autrement dit la mélancolie, parfois suicidaire, qui affecte les deux protagonistes.
Deux MessieursCette rencontre improbable, à l’origine d’un compagnonnage insolite, lui est l’occasion de tisser des liens subtils entre l’art et la politique, Churchill et Chaplin empruntant chacun à l’univers de l’autre sous des formes parfois inattendues. L’une des plus belles scènes montre Chaplin donnant un cours de mime à des enfants et leur apprenant à cultiver l’adresse dans la maladresse, à maîtriser l’art du déséquilibre… Leçon dont saura profiter Churchill, venu incognito assister à la performance de son ami. Chaplin comme Churchill sont tous deux face à un défi majeur, qui les force à se dépasser et provoque en eux une mue douloureuse, mais salutaire. Pour Chaplin, c’est le passage du cinéma muet au film musical, puis parlant, qui le contraint à abandonner le personnage de Charlot qui a fait sa notoriété pour explorer des voies plus hasardeuses. Pour Churchill, c’est évidemment la guerre et son rappel à la tête du gouvernement. L’Histoire n’est pas la toile de fond du récit, elle est la trame même de l’existence de ces deux hommes, que leur sensibilité de sismographe conduit tour à tour sur les sommets et au plus profond du désespoir, là où la vie ne tient plus qu’à un fil.
Ce qui semblait être au début une simple anecdote s’approfondit au fil des pages pour donner une réflexion troublante sur ce qui constitue le substrat d’une vie. La subtilité du propos, très bien servie par la traduction, fait de cet ouvrage un livre qu’on a envie de reprendre après l’avoir lu une première fois.

Michael Köhlmeier
Deux Messieurs sur la plage
Traduit de l’allemand par Stéphanie Lux
Jacqueline Chambon, 2015

Ostende 1936 est également le récit d’une rencontre parmi d’autres, plus périphériques : durant l’été 1936, Stefan Zweig et Joseph Roth se retrouvent à Ostende. Autour d’eux, le microcosme des écrivains allemands en exil, Hermann Kesten, Egon Erwin Kisch, Ernst Toller, Irmgard Keun…
L’auteur, Volker Weidermann, s’attache à restituer le parfum de ce moment où le temps semble miraculeusement suspendu avant les prémices de la guerre. Discussions enfiévrées dans les cafés, querelles et réconciliations, 0stende1936projets littéraires, voyages : on pénètre dans le quotidien de ces quelques hommes et femmes projetés hors de leur vie, qui essaient tant bien que mal de continuer à vivre et de s’assurer des moyens de subsistance. Zweig fait un peu office de figure tutélaire, à la fois respectée et moquée. Weidermann sonde avec prédilection ses liens complexes avec Joseph Roth, le « Juif de l’Est », à l’époque déjà rongé par l’alcoolisme et la maladie. Au fur et à mesure que l’on avance dans le livre, on plonge de plus en plus profondément dans les soubresauts de l’Histoire, dans les péripéties des trajectoires individuelles, dans les relations parfois ambiguës qui se nouent. Tous sont réunis là par les aléas de la politique, mais chacun, on le sent, reste enfermé dans sa solitude et son désespoir.
C’est véritablement un crépuscule. Tout le monde ou presque a brûlé ses vaisseaux – Zweig le dernier. Pour aller où ? Vers d’autres exils, qui ne signifieront pas toujours le début d’une nouvelle vie. Weidermann a su avec beaucoup de discernement retracer la singularité de cette communauté éphémère, plus sûrement liée par le désarroi que par la conscience d’un avenir ou d’objectifs communs. Il dit aussi la nostalgie de la ville d’Ostende, villégiature protégée en des temps troublés, qui offre un bref instant le charme de ses cafés et de son horizon maritime aux réfugiés de tous bords. Si la plupart ne tarderont pas à mourir, la ville, elle non plus, ne survivra pas à la guerre. Et c’est là, peut-être, ce qui donne à ce récit, traduit avec empathie, sa profondeur de champ et sa beauté funèbre.

Volker Weidermann
Ostende 1936
Traduit de l’allemand par Frédéric Joly
Piranha, 2015

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