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Ombres portées

Les éditions Interférences proposent dans une très belle traduction des souvenirs inédits du poète Vladislav Khodassévitch (1886-1939). L’ouvrage regroupe une série de textes de dates diverses livrant au travers d’anecdotes et de réflexions un panorama de la Russie pré- et post-révolutionnaire.
Dans une langue précise, à la fois acerbe et tendre, Khodassévitch relate son enfance, puis ses tribulations professionnelles couloir blancdans la Russie soviétique. Fonctionnaire (par nécessité et raison), poète désargenté, conférencier malchanceux, il fréquente les milieux artistiques et culturels où évolue une population bigarrée d’authentiques écrivains, d’intellectuels fumeux et de bureaucrates bornés. Il dresse avec une verve indéniable un tableau des absurdités de la vie dans la Russie de l’après-guerre : tracas administratifs, troc alimentaire, abus de pouvoir… Le rire se colore d’effroi au spectacle de ces gens obligés de déployer toute leur ingéniosité pour accomplir les actes les plus quotidiens dans cet univers régi par l’arbitraire. Les logiques d’affrontement, entre individus ou administrations, débouchent sur des apories dont on essaie tant bien que mal de s’accommoder. Il y a dans ces pages l’évocation d’une forme de patience qui laisse songeur.
Khodassévitch, toutefois, semble étranger à l’amertume et au ressentiment. On le sent plutôt curieux d’explorer les méandres du monde dans lequel il vit, désireux de se faufiler dans les interstices pour mieux comprendre, de relever les travers et les ridicules pour les rapporter à cette nature humaine qui suscite sa tendresse et sa compassion. Nulle arrogance, nulle prétention, mais une observation attentive et engagée. On devine qu’il n’est pas de ce monde, qu’il ne pourra pas y vivre longtemps (de fait l’exil l’attend). Cependant il n’y est pas étranger, on pressent même que c’est là son humus, le terreau dans lequel il croît et se développe. Et qui, de littérateur maladroit, le fera devenir écrivain, un de ceux qui restent.

Vladislav Khodassévitch
Le Couloir blanc
Traduit du russe par Fanchon Deligne
Éditions Interférences, 2015

Le Livre des amis, de l’Autrichien Hugo von Hofmannsthal (1874-1929), signe la naissance d’une nouvelle maison d’édition, La Coopérative, fondée par Jean-Yves Masson, également traducteur de l’ouvrage.
Dans ce florilège de citations et d’aphorismes, on découvre un écrivain pétri de culture, qui fait son miel de la pensée des autres, conscient qu’une œuvre n’est pas individuelle mais nécessairement collective. Texte généreux, donc, qui inscrit son auteur dans une longue tradition littéraire de réflexion, d’expérimentation, mais aussi et surtout de questionnement permanent sur l’existence, l’art, l’histoire, la politique… Si Goethe occupe une place de choix, référence incontournable pour livre des amistout écrivain de langue allemande, véritable Himalaya, l’Europe est également bien représentée. Les frontières n’ont pas cours, et pour cause : la pensée et l’art sont dans une perpétuelle relation de fécondation et d’échange, qui seule assure à l’artiste la capacité de donner forme à ce qui l’anime.
On trouve des trésors : « Le véritable amour du langage n’est pas possible sans désaveu du langage. » Ou encore : « La violation de la nature est un puissant ingrédient de notre civilisation depuis cent ans. » L’aphorisme ouvre un monde à son lecteur et l’exercice est d’une exigence formelle impitoyable : pertinence et acuité de l’expression, qui doit aller droit au but sans épuiser la profondeur du propos. Vertigineux. C’est dire aussi le défi (excellemment relevé en l’occurrence) que représente un tel recueil pour le traducteur.
Un ouvrage de ce genre produit souvent un effet un peu troublant – et celui-ci n’y fait pas exception. L’aphorisme tend à la production d’une « vérité ». Recueil de vérités, donc. Assertions, définitions… Mais en même temps, on a peine à croire qu’un auteur aussi en alerte que Hofmannsthal, aussi curieux de la pensée d’autrui, puisse se reconnaître en pourvoyeur de vérités. On aurait presque envie de dire, en paraphrasant sa maxime sur l’amour du langage : « Le véritable amour de la vérité n’est pas possible sans désaveu de la vérité. » L’ombre portée de ces aphorismes pourrait bien être le désaveu de ce qu’ils paraissent dire. Non que cela les invalide, loin de là. Mais cela leur donnerait une profondeur de champ qui ouvrirait à la lecture un espace d’inquiétude, un déséquilibre venant désorganiser ce que l’aphorisme offre de rassurant. Le Livre des amis est à lire… et à relire.

Hugo von Hofmannsthal
Le Livre des amis
Traduit de l’allemand et présenté par Jean-Yves Masson
La Coopérative, 2015

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