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Nouvelles de la Louisiane

Nouvelles de la Louisiane

Coup de cœur pour le dernier opus de l’Américaine Kate O’Flaherty, alias Kate Chopin (1850-1904), après deux recueils de nouvelles et un roman, L’éveil, paru chez Liana Lévi en 2006. Les éditions Interférences publient Le sorcier de Gettysburg, un petit volume qui rassemble des nouvelles inédites, traduites par Marie-Anne de Kisch.

La Louisiane y est à l’honneur, celle des dernières décennies du XIXe siècle, profondément marquée par la guerre de Sécession. Dans ces courts textes, l’auteure déploie un univers mélangé, bigarré, où Créoles, Cajuns, Noirs, Indiens cohabitent et impriment leur marque : habitudes langagières, imaginaires et traditions spécifiques, histoires croisées, heurts et rapprochements. Les sentiments sont puissants, parfois destructeurs, souvent dissimulés et d’autant plus difficiles à vivre.

L’histoire récente a laissé des traces, elle a bouleversé l’ordre social, les règles que l’on croyait intangibles. Dans ce nouvel univers, mouvant et précaire, tous se cherchent, tentent de reconstruire des repères. Certains y parviennent, d’autres se perdent dans la nostalgie d’un passé révolu aux charmes duquel ils ne veulent pas renoncer.

La plupart des personnages – dont quelques belles figures féminines – essaient de rester fidèles à eux-mêmes, ce qui ne va pas sans déchirement. Souvent, les convenances sociales ou les exigences morales viennent contrecarrer les aspirations les plus légitimes et les plus authentiques. La nature est là pour rappeler aux individus leur enracinement dans la vie du cœur et des sens. Elle est décrite avec beaucoup de sensualité, mais de manière délicate, poétique, ciselée. En cela, elle est l’image même de cette rencontre entre le formalisme et l’exubérance.

Il y a de la détresse, donc, des aspirations, des désespoirs, mais aussi de l’optimisme, de la vitalité et de l’humour. Un humour parfois décapant, qui remet les pendules à l’heure et provoque quelques retournements de situation bienvenus. Voir à ce propos la délicieuse nouvelle « Les lys », où un propriétaire grincheux et brutal se voit retourné comme une crêpe par une fillette douée de cœur… et de franc-parler.

L’ensemble de ces textes est parcouru par une aspiration profonde à la liberté, exprimée avec une simplicité et une audace parfois surprenantes. Mais jamais l’auteure ne cède au didactisme ou à la démonstration. Le mystère des êtres reste entier, les nouvelles ne se terminent pas, elles s’ouvrent, pour une partie d’entre elles, sur des questions parfois sans réponse ou sur des horizons prometteurs. La densité du non-dit contribue largement au charme de ces récits.

La traduction de Marie-Anne de Kisch a la précision délicate, la vigueur, l’humour et le sel qui s’accordent avec cet univers complexe et chatoyant.

Corinna Gepner

Kate Chopin, Le sorcier de Gettysburg, traduit de l’américain par Marie-Anne de Kisch, Paris, Interférences, 2011, 175 p.