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Terje Sinding se livre

Terje Sinding se livre

Terje Sinding, quel est le dernier livre que vous avez traduit, qui a été publié, et que vous avez aimé?

Il s’agit de Lettre (une tentative) de Tomas Espedal, auteur norvégien né en 1961 dont c’est le premier livre publié en français. Un texte totalement inclassable, composé de cinq parties d’inégale longueur, jouant sur des genres très divers : la lettre-confession, le poème en prose, la poésie narrative. Au centre de cet ensemble, un personnage d’ancien boxeur devenu écrivain, et dont la femme vient de mourir. Faisant un détour par son passé violent, évoquant son goût pour la bagarre, il se bat contre le langage pour crier sa douleur. Et aussi pour dire ce projet insensé : ramener la défunte par l’écriture, tel Orphée ramenant Eurydice des Enfers. Il en résulte un livre extrêmement dérangeant. Et tout à fait passionnant par sa volonté d’explorer différents types d’écriture : le recours à des formes multiples permet non seulement de dire les choses autrement, mais aussi de dire autre chose, il participe de cette lutte avec le langage qui est au cœur même du livre.

 Quelles ont été les difficultés/plaisirs de traduction rencontrés ?
Contrairement à ce que pourrait laisser penser une première lecture, l’écriture d’Espedal est extraordinairement travaillée. Si la première partie – la plus longue – peut faire croire à un immense cri de douleur à la limite de l’inarticulé, on s’aperçoit très vite que les allitérations y abondent, que telle phrase est répétée textuellement quelques pages plus loin, que telle situation fait écho à telle autre. Ce bloc de texte – une cinquantaine de pages sans alinéa – est ainsi d’une construction très rigoureuse. Allitérations et effets d’écho se retrouvent bien entendu dans les autres parties du livre, mais ici le travail formel est immédiatement perceptible et on risque moins de passer à côté des figures stylistiques. Cependant, une partie des difficultés tient évidemment au caractère hétéroclite du texte : pour chaque partie, il faut inventer une nouvelle écriture.
Quant aux plaisirs, je dirais qu’ils sont liés aux difficultés. Il n’y a rien de plus stimulant que d’affronter un texte aussi exigeant.

Lettre (une tentative)
Tomas Espedal

traduit du norvégien par Terje Sinding.
Actes Sud, janvier 2012. 147 p., 16 €.