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Le garçon d'à côté

Le garçon d'à côté

Nathalie Barrié se livre, à propos de sa traduction :
« Le garçon d’à côté » de Katrina Kittle, publié aux Editions Phébus.

J’ai proposé de traduire ce roman aux éditions Phébus en 2008... Il est paru en 2012.
Si le sujet peut effrayer ou agacer, il est hélas, d’actualité. Il s’agit de pédophilie. Mais il n’existe que des histoires singulières : à travers celle du jeune Jordan, c’est ce que Katrina Kittle s’emploie à démontrer, et réussit (selon moi) avec brio. C’est aussi l’histoire des voisins de Jordan, inquiétés par un fait divers qui les sort d’un autisme familial imposé par un deuil récent.
Au-delà du fait divers, l’auteur s’attache à explorer la guérison et le bout du tunnel : l’espoir reste sous-jacent à ce roman sombre mais pas noir, qui donne à la résilience des visages aussi divers qu’émouvants.
La pluralité des points de vue produit un effet kaléidoscopique et donne de l’épaisseur à la fiction qui distille une certaine ironie dramatique, fournissant au lecteur du grain à moudre. Les personnages ne sont plus les mêmes à l’arrivée, et le lecteur ne perd pas une miette de la difficile maïeutique qui les révèle à eux-mêmes.
Les écueils :
Le style, fluide en anglais, devait le rester en français. L’alternance équilibrée des trois voix principales exigeait de trouver le ton des personnages principaux, par le biais d’une parole distincte pour chacun.
Des adaptations culturelles ont été nécessaires pour traduire les allusions à la religion juive. Sarah Laden, l’héroïne, nomme son entreprise de traiteur The Laden Table, qui est une allusion à la table bien pourvue de la Pâque juive. On ne pouvait donc pas traduire ce nom par La Table ronde, allusion à une coutume celtique, sous peine de mélanger les références culturelles… J’ai donc opté pour La Table dressée, qui conserve l’allusion, au prix de la perte de l’homonymie avec le nom de famille Laden. Des pertes et profits en traduction…
Pour les références à la religion juive, je dois beaucoup à Jacqueline Carnaud, une de mes tutrices du Master de Charles V. Elle m’a notamment aidée à traduire chuppah, le dais nuptial utilisé dans les mariages juifs et m’a expliqué l’importance de certaines coutumes religieuses.
En dernier recours, une seule note de bas de page a été nécessaire, pour expliquer l’expression spill the beans (renverser les haricots ou ici, les grains de café) : dans l’esprit de Jordan, l’enfant au centre du récit, cette image évoque des grains de café répandus par terre, car il craint que son ami Danny ne révèle un secret partagé entre eux. Il a fallu expliciter pour le lecteur, une métaphore filée équivalente étant introuvable en français.
L’usage du flash back imposait parfois l’emploi du passé antérieur français. Or l’auteur emploie partout le prétérit. Il fallait donc veiller à la cohérence du français à cet égard. J’ai dû re-écrire des paragraphes en changeant les temps, me rendant compte que si le passé antérieur alourdit momentanément, il permet des repérages indispensables.
À plus d’un titre, cette traduction m’a appris à redoubler de vigilance, à ne rien considérer comme acquis.

Le garçon d’à côté, de Katrina Kittle.
Editions Phébus, 2012.
Traduit par Nathalie Barrié