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La vérité sur l’auteur

La vérité sur l’auteur

v_9782707323057À quatre pattes sur le toit du Contemporary Art Space de Shinagawa, le narrateur de Nue, le dernier roman de Jean-Philippe Toussaint, son long manteau gris noir battant contre ses mollets, penché sur une lucarne, cherche le visage de Marie parmi la foule qui se presse au vernissage de sa dernière exposition. Dans cette situation précaire et inconfortable, veillant à ne pas se faire remarquer d’un visiteur qui lèverait inopinément les yeux vers lui, sursautant à la moindre rafale de vent dans les fils électriques, c’est comme s’il accédait à « la vérité sur Marie », pour reprendre le titre du livre précédent de l’auteur. Comme s’il la voyait enfin vraiment, comme s’il l’entendait enfin vraiment – ce qui lui donne l’occasion de méditer sur cette réplique captée au vol : « Moi, quand je suis déprimée, je me fais un œuf à la coque. »

Pendant une grande partie du livre, où il ne se passe rien, ou presque rien ou, enfin, pas grand-chose, le narrateur se trouve toujours dans cette position délicate, derrière une vitre, un hublot, un rideau de pluie ou l’opacité de la nuit, qui… quoi ? l’empêche d’être réellement en prise avec le réel ? Non, en fait, c’est sa façon à lui d’être en contact avec lui : il n’en a pas d’autre à sa disposition. Toujours il y a un écran, une paroi, un filtre, quelque chose qui s’immisce entre son for intérieur et le dehors. Et il faut la tension extrême de tous les muscles du narrateur, juché sur le toit du Contemporary Art Space de Shinagawa, et toute l’acuité de son regard, pour parvenir à capter une parcelle du sens de ce que l’autre cherche à dire.

La lecture d’un livre de Toussaint est toujours une fête pour moi (son ton caustique et désinvolte, son regard flou et aiguisé, sa langue approximative et d’une justesse extrême, son humour qui fait froid dans le dos, sa détresse réjouissante, la beauté incongrue de ses métaphores, le tranchant de ses sentences sans appel). Avec Nue, j’ai ce bonheur supplémentaire de le surprendre, là-haut, sur son toit, dans une situation impossible, mais qui seule permet ce miracle : l’écriture. Et j’imagine le traducteur pareillement juché sur un toit, un deuxième toit surplombant le premier, à quatre pattes lui aussi, son long manteau gris noir ou les pans de sa robe rouge battant contre ses mollets ou ses cuisses, regardant l’auteur écrire et, suivant ses gestes au plus près, parvenant comme lui à capter ce sens qui résiste et qui malgré tout s’exprime.

Jean-Philippe Toussaint
Nue
Éditions de Minuit, 2013

Emmanuèle Sandron