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La Traductrice, par Efim Etkind

La Traductrice, par Efim Etkind

Salon du Livre. L’espace de l’Ile-de-France, comme ceux des autres régions, héberge des éditeurs particulièrement créatifs. Sur un petit stand, des couvertures aux beaux graphismes en noir et blanc m’attirent. Et parmi les titres, celui-ci – forcément :
                        La Traductrice

Après m’être jetée dessus, je m’aperçois que je suis en terre connue des lecteurs du blog, car je suis chez les éditions Interférences, déjà évoquées ici et .
Sophie Benech, éditrice et traductrice de La Traductrice, m’explique qu’elle ne publie que deux titres par an. L’illustration de couverture compte autant que le texte. Leur genèse est retracée dans une brochure aussi soignée que les livres eux-mêmes.
Une fois dans le métro, je me plonge dans ce bref récit, curieuse d’une nouvelle œuvre où intervient un membre de la profession.
La Traductrice
relate l’histoire de Tatiana Gnéditch. Sous Staline, elle est emprisonnée par la police politique. Son seul crime, dont elle affirmera par la suite s’être dénoncée elle-même, est d’avoir rêvé de se rendre en Grande-Bretagne sur l’invitation d’un diplomate, admirateur de l’une de ses œuvres. « Confession hallucinante, mais on n’avait pas trouvé d’autre chef d’accusation. » Elle va passer dix ans en prison et en camp.

Extrait :

Un jour, elle fut convoquée par son dernier interrogateur, qui lui demanda : « Pourquoi vous ne prenez pas de livres à la bibliothèque ? Nous en avons beaucoup, vous êtes en droit de le faire… » Tatiana Gnéditch répondit : « Je suis occupée, je n’ai pas le temps. » « Vous n’avez pas le temps ? » demanda-t-il sans vraiment s’étonner, car il avait déjà compris que sa protégée se distinguait par certaines bizarreries. « Je traduis. » Et elle précisa : « Un poème de Byron. » L’interrogateur était cultivé. Il s’avéra qu’il savait ce qu’était Don Juan. « Vous avez le livre ? » demanda-t-il. Elle répondit : « Je traduis de mémoire. » Il fut encore plus étonné. « Comment faites-vous pour vous souvenir de la version définitive ? » demanda-t-il, manifestant une compréhension inattendue de l’essence du problème. « Vous avez raison, dit-elle, c’est ce qu’il y a de plus difficile. Si je pouvais noter tout ce que j’ai déjà fait… Surtout que j’approche de la fin. Je ne me souviens plus bien du début. »

Par la suite, on lui donne l’édition originale du poème, pour poursuivre son travail. Tout au long de sa détention, elle gardera son manuscrit avec elle.
J’avoue avoir eu un doute sur son existence… Pourtant, elle et son histoire sont, hélas, trop extraordinaires pour être inventées. Et les collègues me confirment que les détails biographiques indiqués dans le récit sont bien réels.
L’auteur, Efim Grigorievitch Etkind (1918-1999) est historien de la littérature, traducteur de poésie européenne et théoricien de la traduction. Lui-même victime de la répression soviétique, il publie clandestinement articles et traductions.

La Traductrice
Efim Etkind
Traduit du russe par Sophie Benech
Éditions Interférences, 2012

Marie-Christine Guyon