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La chronique de Corinna Gepner

La chronique de Corinna Gepner

Vertiges

Une spirale vertigineuse, voilà où nous entraîne le roman Guerre & Guerre du Hongrois László Krasznahorkai. Korim, petit archiviste terne à la vie banale, découvre un jour un mystérieux manuscrit relatant le périple de quatre voyageurs traversant pays et époques pour échapper à la guerre. Mais, comme par un fait exprès, leur route les conduit toujours à l’endroit et au moment précis de l’émergence du chaos. Et ils sont toujours précédés par un inquiétant personnage, qui semble avoir des accointances avec les forces de destruction. Saisi par la beauté et la profondeur de l’histoire, secoué par une émotion inexplicable, Korim décide de porter le manuscrit à la connaissance de l’humanité et, pour ce faire, quitte sa petite ville de Hongrie pour New York, le « centre du monde ».
Guerre & GuerreOn est d’emblée happé par la dimension logorrhéique, obsessionnelle du roman, par ces phrases qui se prolongent sur des paragraphes, voire des pages entières, sans que jamais un point vienne marquer une halte, autoriser une pause respiratoire. Ce déploiement de la phrase crée un fascinant univers de mots, un vertige qui naît de la perte des repères habituels de compréhension. Ici, point de clémence pour le lecteur, contraint de s’orienter tant bien que mal dans des récits qui se croisent et se superposent, Korim racontant l’histoire des quatre voyageurs et se racontant lui-même à tous ceux qu’il croise, comme s’il essayait, tentative d’emblée vouée à l’échec, de mettre un terme à la folie grandissante qui s’est emparée du monde.
On a le sentiment, en suivant les pérégrinations de l’archiviste, de lire l’histoire d’une conscience exacerbée, submergée par l’ampleur de ses découvertes et incapable d’y faire face sinon en répétant, encore et toujours, ce qui lui arrive. Et la lucidité de Korim n’a d’égale que l’aveuglement dont il fait preuve face à ceux qu’il rencontre, eux-mêmes victimes ou acteurs de la violence nichée au cœur de l’œuvre.
L’ouvrage est dérangeant, hypnotisant – et traduit avec un talent remarquable. Joëlle Dufeuilly, la traductrice, épouse le labyrinthe verbal qui se déploie au fil des pages sans jamais se perdre. Elle vient de recevoir le Grand Prix de traduction de la SGDL pour son travail sur ce roman.

László Krasznahorkai
Guerre & Guerre
Traduit du hongrois par Joëlle Dufeuilly
Cambourakis, 2013

Le jour de ses dix ans, Jonathan, qui vit à Jérusalem, est victime d’un attentat suicide commis par un enfant de son âge, ceinturé d’explosifs. Arrivant par erreur au paradis des musulmans, il entame un long et périlleux voyage pour se rendre auprès d’Allah et lui exposer la méprise. Mais les conditions de sa mort ont complètement chamboulé sa manière de percevoir les choses, et le « paradis » tel qu’il se déploie autour de lui n’est pas fait pour le réconcilier avec son sort. Il évolue dans un monde fantasmagorique de créatures cauchemardesques, de présences d’une séduction inquiétante, de personnages hostiles.
Le paradis des autresEt dans cet univers à la Jérôme Bosch où il croise tout ce que le monde des vivants a produit de meilleur et de pire, il voit s’effondrer tout ce qu’on lui a inculqué sur la religion et l’au-delà. L’ici et le là-bas se sont brisés en mille morceaux où se reflètent désormais les fragments distordus d’une réalité incompréhensible. Cet ouvrage qui dynamite avec un rare bonheur tous les cadres de pensée ne pouvait donner sa pleine mesure qu’au travers d’une écriture échevelée, qui mime le désarroi d’une conscience projetée hors d’elle-même dans une dimension inconnue. Tout se mélange, tout explose à tout moment, les voix s’entremêlent, celle de Jonathan, celle de Dieu, celle de Dieu sait qui, en un feu d’artifice continuel et profondément déstabilisant. Jubilatoire, certes, mais en même temps trop destructeur pour ne pas créer un profond malaise. Avec la mort atroce de Jonathan, c’est l’univers entier qui s’est pulvérisé et les images délirantes qui se télescopent sans relâche, d’une poésie parfois saisissante, sont comme l’interminable retombée de ses débris les plus infimes. Inutile de dire que l’on ressort de cette lecture passablement secoué… La traduction de ce texte époustouflant est un tour de force à chaque instant renouvelé, son inventivité constante sert véritablement au mieux les enjeux poétiques et politiques de l’ouvrage.

Joshua Cohen
Le paradis des autres
Traduit de l’anglais (États-Unis) par Annie-France Mistral
Le Nouvel Attila, 2014