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Servitudes

Pour son premier roman, l’Américaine Cynthia Bond a frappé fort : quatre cents pages de « bruit et de fureur », où se déploie tout ce qu’on peut imaginer en fait de violence, de colère, de souffrance, de folie, mais aussi d’abnégation, de délicatesse, de poésie et de joie. C’est dire… On plonge dans cet univers comme dans un océan sans fond. Le voyage en vaut la peine, mais il n’est pas de tout repos.
On est au Texas, dans la petite ville de Liberty – il faut le faire ! –, plus précisément dans les faubourgs où vit une communauté noire particulièrement déshéritée. Là, les violences n’épargnent personne, femmes et enfants sont des cibles privilégiées et la beauté attire, comme un aimant, toutes les forces de destruction. Instrumentalisée, exutoire des peurs et des frustrations, la religion devient le redoutable outil d’une spiritualité dévoyée, qui prêche la purgation des passions par le meurtre et le viol.
81La6mf6s0LComment survivre dans cet univers chaotique ? C’est la question lancinante qui parcourt le roman, au travers des deux personnages principaux, la belle Ruby et Ephram, qui l’aime depuis l’enfance. Chacun à leur manière, ils développent une résistance qui leur permet, même aux pires moments, de ne jamais abandonner ce quelque chose d’eux-mêmes qui les maintient en lien avec les forces de la nature, avec la beauté du monde. Et c’est peut-être le plus étonnant : cette énergie poétique qui infuse le récit, transfigure le paysage, l’anime d’une vie secrète que seuls perçoivent ceux qui sont capables de s’ouvrir à l’invisible – au risque de la folie – et pare les gestes les plus simples d’une délicatesse sans pareille. Ephram, le simplet, porte en lui cette beauté qui n’est autre que le reflet de son cœur aimant, fidèle et perspicace. Un personnage hors du commun, qui dépasse toutes les rancœurs et les colères pour se libérer avec douceur et fermeté. On ne dévoilera pas l’acte ultime par lequel il manifeste sa liberté – il est d’une simplicité confondante et d’une portée incalculable.
Ce texte si violent, d’une écriture si puissante, dans la beauté comme dans l’horreur, est magnifiquement traduit, avec toute la vigueur et la subtilité requises. On saluera aussi le très beau travail effectué sur les dialogues et la restitution du parler heurté des personnages.

Cynthia Bond
Ruby

Traduit de l’anglais (États-Unis) par Laurence Kiefé
Christian Bourgois, 2015

Changement d’atmosphère avec les Tribulations d’une cuisinière anglaise, de Margaret Powell. Dans ce récit animé par une verve truculente, l’auteure, ancienne employée de maison, puis cuisinière dans l’entre-deux-guerres, raconte ses longues années au service de différents maîtres. Au dur apprentissage succède peu à peu une aisance relative, qui permet à la jeune fille, issue d’une très modeste famille de la campagne, d’asseoir sa compétence. Mais Margaret n’est pas une employée docile. Quoique facilement intimidée, elle n’hésite pas à imposer ses vues quand les règles du jeu heurtent de front sa sensibilité et son sens aigu de la justice, ni à quitter une place quand elle estime avoir fait le tour de la question. L’anecdote est toujours sous-tendue par un propos social, une conscience exacerbée des conflits de classe et le désir de faire entendre sa voix, de battre en brèche le mépris dont la domesticité est généralement l’objet.
TribulationsCes Tribulations sont un peu le roman d’initiation d’une jeune fille éprise de justice, qui sait ce qu’elle veut dans la vie : quitter le statut d’employée de maison pour fonder son propre foyer. C’est aussi le récit d’un esprit curieux de tout, avide de culture, qui détonne dans son milieu et, faute d’argent, échoue à réaliser ses ambitions premières : devenir institutrice.
Nulle amertume pourtant, la dame a de la patience et de la ressource. Et c’est pour pouvoir communiquer avec ses enfants – qui, eux, feront des études – qu’elle décide de suivre des cours du soir en histoire et en philosophie, et de passer l’équivalent du baccalauréat la soixantaine venue. On comprend désormais la genèse du récit… et on en apprécie d’autant plus la densité et la qualité.
Formidable aventure que cette plongée dans les rapports entre maître et serviteur, dans ce monde où l’on voit le maître créer à l’intention de ses domestiques un univers de brimades, de restrictions, de contraintes qui n’est autre que la projection de ses propres fantasmes et inhibitions. On sent bien, au travers des descriptions de Margaret Powell, qu’il se joue là le drame souterrain d’une classe sociale financièrement privilégiée, mais tributaire d’une morale stérilisante. La saine révolte de l’auteur ne fait que souligner avec plus de force encore cette cruelle réalité.
Le livre est formidablement traduit par la dernière lauréate du prix Coindreau.

Margaret Powell
Les Tribulations d’une cuisinière anglaise
Traduit de l’anglais par Hélène Hinfray
Petite bibliothèque Payot, 2014

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