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La chronique de Corinna Gepner : Kaléidoscope

Kaléidoscope

snapshotsnouvellesvoixducaineprize-1-l-572104Les « nouvelles voix du Caine Prize » : six écrivains anglophones d’Afrique, Noviolet Bulawayo, Constance Myburgh, Chinelo Okparanta, Tope Folarin, Olufemi Terry et Rotimi Babatunde. Les éditions Zulma ont choisi de publier six récits écrits par quelques-uns des récipiendaires du Caine Prize, prestigieux prix de littérature africaine contemporaine.
Quoique très différents, ces univers et ces styles se retrouvent pourtant autour de thématiques communes, dont celle du déracinement. À lire les nouvelles dans la continuité, en effet, on s’aperçoit qu’elles tracent une sorte de boucle, qui nous conduit de la campagne à la ville, de la ville à l’étranger, de l’étranger à l’exil intérieur et au pays natal. Le déracinement revêt à chaque fois une coloration particulière et s’ancre dans un déficit de reconnaissance sociale : pauvreté, violence, hétérodoxie, émigration…
Du reste, on peut même se demander si l’enracinement est possible. L’univers dans lequel évoluent les personnages – fillette issue d’une famille pauvre qui se fait entretenir par un riche vieillard, étudiante désireuse de rejoindre une université américaine, gamin des rues – semble pris dans un mouvement constant qui interdit de s’arrêter, de s’installer. Le meilleur exemple en est peut-être cette femme que la mort de son mari oblige à quitter la maison dans laquelle elle a œuvré des décennies durant en abandonnant ses enfants à la famille paternelle. Tout peut toujours être remis en question.
Dès lors, le fantasme a la part belle. Pour survivre, il faut rêver, essayer de construire autre chose, fût-ce un royaume imaginaire, comme celui du Sergent de Couleur Bombay. Et quand on ne peut plus rêver, il reste les vapeurs de colle, qui permettent, un temps au moins, d’échapper à une réalité trop sordide. Pourtant, ce n’est pas une littérature de l’échec, de la défaite ou du désespoir. Ces textes, tous autant qu’ils sont, recèlent une énergie et une vitalité remarquables. Et il y a presque toujours un acte au moins qui, au plus profond de la misère ou de la détresse, apparaît comme un geste salutaire : une étreinte passionnée au seuil de la mort, un meurtre qui est aussi un acte d’émancipation, un refus de l’hypocrisie sociale, une juste compréhension du miracle… Toujours le texte s’ouvre sur un ailleurs qui, pour fugitif qu’il soit, n’en constitue pas moins une lueur d’espoir.
La traduction restitue avec brio la diversité des styles et l’énergie de ces écritures qui puisent à la fois aux traditions écrites et orales.

Snapshots – Nouvelles voix du Caine Prize
Traduit de l’anglais par Sika Fakambi
Zulma, 2014

 

Ici,Une fois n’est pas coutume, parlons d’un étrange objet littéraire, d’un roman graphique d’un genre particulier. Dans Ici, Richard McGuire présente l’histoire d’un lieu et de ses habitants à travers les siècles – et même plus, puisque l’on commence bien avant l’apparition de l’homme sur terre pour finir dans un temps qui n’est plus le nôtre. McGuire travaille par ellipses, scènes isolées, détails, multipliant sur une même planche les vues d’époques différentes au moyen de « fenêtres » qui s’agencent selon une géométrie mystérieuse. On devine, on entrevoit, on s’interroge, on ne comprend pas. Et on plonge dans un univers aux dimensions innombrables, qui ne cesse de s’ouvrir sur d’autres horizons, comme si, finalement, les temps n’existaient plus dans la succession, mais dans une vertigineuse superposition. Du coup, les actes, les paroles, les réflexions se répondent, se croisent, s’interpénètrent pour former une trame singulière, où les contours individuels s’estompent. L’expérience est troublante, elle s’apparente à une traversée du miroir pour un voyage où le temps et l’espace se confondent. La présence, l’absence, le souvenir, l’oubli, la vie, la mort : tout cela se vide de sa substance pour se transformer en un kaléidoscope perpétuellement en mouvement.
Parler de la traduction dans un ouvrage centré sur l’image pourrait paraître un peu forcé. Et pourtant, la parole n’est pas anodine, elle donne à ce qui est représenté une grande part de son contenu et les phrases doivent être cristallines et concises. Ce défi me semble avoir été brillamment relevé.

Richard McGuire
Ici
Traduit de l’anglais par Isabelle Troin
Gallimard, 2015

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