Promouvoir la traduction, défendre les traducteurs

« Je sais que j’accepte un prix pour un livre que j’ai écrit, mais que je ne peux pas lire. »

« Je sais que j’accepte un prix pour un livre que j’ai écrit, mais que je ne peux pas lire. »

Le 2 décembre dernier, Kevin Powers recevait le Grand Prix de littérature américaine pour L’Écho du Temps (Delcourt). À cette occasion, l’écrivain a choisi de livrer un discours sensible et inspiré sur la traduction. Il est agréable, et pas si courant, d’entendre le point de vue d’un écrivain sur notre métier – notre activité, notre art -, et c’est ce qui nous a donné envie de reproduire son texte. Le voici, sous la plume de sa traductrice Carole d’Yvoire.

[L’auteur a commencé par dire sa joie et remercier le jury et l’équipe éditoriale.]

Enfin, je tiens à exprimer ma profonde gratitude à Carole d’Yvoire, dont la traduction attentive du livre est sans aucun doute la raison pour laquelle je me tiens devant vous ce soir.

Ma présence ici n’est cependant pas dénuée d’ironie. Je sais parfaitement que j’accepte un prix pour un livre que j’ai écrit, mais que je ne peux pas lire. Je peux en admirer la magnifique couverture, je peux l’ouvrir à n’importe quelle page et savoir quelle partie de l’histoire je suis en train de raconter à ce moment précis de la narration, mais si je le prends mot par mot, phrase après phrase, ce livre m’est aussi impénétrable que n’importe quel autre roman écrit en français. Ce fait curieux mérite qu’on s’y attarde.

Bon nombre de mes livres préférés n’ont pas été écrits en anglais, la seule langue que je lis avec assurance. José Saramago a écrit L’année de la mort de Ricardo Reis en portugais. Pär Lagerkvist a écrit Barabbas en suédois. La philosophe Simone Weil a écrit toute son œuvre en français y compris ce que je considère comme le traité de critique littéraire le plus élégant du xxe siècle, son essai sur L’Iliade ou le poème de la force. Pourtant, même si je m’interroge parfois sur ce que cela ferait de les lire en version originale, je n’ai jamais eu l’impression qu’il me manquait quelque chose pour les apprécier.

Je pense pouvoir éclairer un peu cette contradiction. Quand j’étais à Paris, il y a quelques semaines seulement, pour la sortie du livre, alors que nous nous trouvions dans la formidable librairie de Philippe Leconte, Le Livre Écarlate, j’ai mentionné que le titre anglais de mon roman, A Shout in the Ruins, était tiré d’un de mes poèmes préférés, Poème à crier dans les ruines de Louis Aragon. J’essayais d’expliquer de quelle façon je pensais que mon roman dialoguait avec ce poème alors même qu’il n’y a aucun lien explicite entre les deux, et puis nous nous sommes retrouvés agglutinés autour de l’ordinateur parce que quelqu’un a eu la brillante idée de faire paraître à l’écran les deux versions du poème côte à côte, la version française et anglaise.

Voici un extrait du poème en question :

Sais-tu quand cela devient vraiment une histoire
L’amour
Sais-tu
Quand toute respiration tourne à la tragédie
Quand les couleurs du jour sont ce que les fait un rire
Un air une ombre d’ombre un nom jeté
Que tout brûle et qu’on sait au fond
Que tout brûle
Et qu’on dit Que tout brûle

Pourquoi donc est-ce que j’insiste sur le lien, le dialogue entre la relation amoureuse d’un poète surréaliste français et un roman sur la guerre de Sécession écrit en anglais ? Parce qu’ils sont possibles. Parce que telle est la nature miraculeuse de la littérature jamais mieux révélée qu’en traduction.

Chaque mot de ce poème a un sens distinct. Chacun recouvre un concept spécifique ou un objet tangible qui s’assemble pour… Eh bien, là est la question. Nous utilisons le langage avec le plus de précision possible, avec autant de clarté dans notre pensée et autant d’intention que nous pouvons intelligiblement formuler, pour nous adresser à l’incompréhensible immensité de l’existence.

Nous relions ces mots au nombre infiniment petit de variables concernant l’expérience complexe que nous voulons expliquer et nous les utilisons pour crier dans cette immensité. Bien sûr, nous pensons ce que nous disons quand nous écrivons, mais mon sentiment profond, c’est qu’écrire est autant un acte d’écholocalisation qu’autre chose. Et ce que les meilleures traductions nous permettent de faire, c’est d’entendre l’écho qui en résulte à travers une voix que nous sommes capables de comprendre.

Je me demande parfois si la compréhension de la signification explicite des mots écrits participe, ne serait-ce même que pour une infime fraction, à l’acte réel de lecture. Les définitions évoluent. Les mots prennent de nouveaux sens ou échangent leur signification avec d’autres. Ils mutent pour former de nouveaux mots qu’on ne reconnaît plus, même si on peut les faire remonter à des mots qu’auraient utilisé des orateurs et des écrivains une génération seulement ou deux plus tôt. On s’adapte à ces changements de manière instinctive sans même remarquer qu’ils se produisent.

Il me semble que décrire la lecture, même quand c’est dans votre langue maternelle, même quand il s’agit d’un texte contemporain appartenant à votre propre culture, comme la transmission complète d’un ensemble d’idées et de descriptions d’un écrivain à un lecteur, ne suffit pas. Cela doit, je pense, être à la fois toujours plus et moins que cela. Dans chaque texte, il y a quelque chose qui demeure au-delà de la signification. On pourrait appeler cela l’ombre et le souvenir de la signification. Tous deux relèvent forcément de l’intraduisible et pourtant toute la relation entre le lecteur et l’écrivain dépend d’eux.

Nous pouvons deviner de quelle façon le langage évoluera dans le futur, même si nos prédictions s’avéreront certainement fausses dans la plupart des cas. Et alors que tout un champ d’études a pour objectif de traquer ces changements dans le passé, de remonter à quelque chose qui ressemblerait à une origine, il y a forcément toute une part d’incertitudes là-dedans.

Néanmoins, en ce qui concerne cette origine, on peut être sûr de quelque chose. Les premiers mots n’étaient pas écrits. Ceux qui les prononçaient vivaient certainement il y a dix mille générations et leurs voix se sont tues il y a deux cent mille ans ou plus. Nous n’entendrons jamais ces mots, donc la question évidente que nous avons à nous poser, c’est ce qu’ils auraient pu dire. Je pense que même si nous ne savons pas quels sons produisaient leurs mots, nous savons ce qu’ils disaient. Après tout, ils parlaient notre langage, il y avait certainement un cri de douleur ou d’avertissement, une plainte triste et des expressions d’amour et d’émerveillement.

Mais il y a une autre question tout aussi intéressante : par quel mécanisme, quelle étincelle de conscience étaient-ils compris ? Comment ceux qui les entendaient savaient-ils ce qu’ils signifiaient ? Je ne sais pas comment l’appeler autrement que par un processus de traduction. Toujours et partout, dans chaque dialecte, à travers chaque langue, les êtres humains se sont lus les uns les autres et continuent de le faire. Il y a deux cent mille ans, nous le faisions face à face. Aujourd’hui, les pages imprimées, les pixels, permettent à ce processus de se faire en dehors des limites spatiales et temporelles.

Et c’est ainsi que nous lisons en traduisant continuellement au fur et à mesure, pas seulement pour comprendre la signification explicite, mais pour saisir les ombres qui se tiennent derrière, pour entendre les échos de nos cris dans le vide quel que soit le nombre d’heures que nous y passons.

Je vous remercie encore une fois du fond du cœur de votre générosité et de votre bienveillance vis-à-vis de mon roman, mon « crier dans les ruines ». Je suis tellement heureux que vous ayez pu entendre son écho.