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Explorations

Nous sommes en 1933, dans le Territoire de Nouvelle-Guinée, sur les bords du fleuve Sepik. Nell Stone, Schuyler Fenwick, Andrew Bankson. Trois anthropologues déjà confirmés ou à l’aube de leur carrière. Trois personnalités complexes, tourmentées, liées par le désir, l’ambition et l’amour.
Tel est le point de départ du roman de Lily King, Euphoria, librement inspiré de la vie de l’anthropologue américaine Margaret Mead. Plongée dans l’univers des tribus du Sepik, le roman met en scène avec une rare efficacité la confrontation entre les modes de vie Euphoriaautochtones et ces chercheurs qui ne cessent de s’interroger sur la validité de leur travail tout en restant tributaires de leurs habitudes de pensée occidentales : comprendre, catégoriser, classer… S’agit-il de découvrir le monde ou de le plier à une vision normative ? Le regard n’est jamais innocent, a fortiori quand il se montre incapable de faire retour sur lui-même : c’est l’œil de la romancière qui prend le relais et nous propose un portrait formidablement fouillé de ces trois savants qui, au-delà de leur apport incontestable à la discipline encore balbutiante de l’anthropologie, restent en grande partie inconscients des schémas dans lesquels ils se débattent. Du reste, s’agit-il vraiment d’inconscience ? Il y a bien autre chose dans ce récit touffu, âpre et intense. Une peur de la vie, une désespérance qui se fraie un chemin et constitue peut-être le lien le plus irréductible entre les protagonistes. Désir de mort – toujours tenu en échec, et ce n’est sans doute pas un hasard. Désir effréné de contrôle, au risque de provoquer le désastre. Rester à distance de l’objet – du sujet – étudié ou se fondre avec lui, parler sa langue, adopter ses coutumes et son mode de vie… Qu’est-ce qui se joue dans la relation à ce « sauvage » que l’on traque au fin fond des forêts ?
Une des grandes forces de ce texte tient à sa capacité à décentrer le point de vue, mais sans visée démonstrative : en empruntant toutes les subtilités et la profondeur du romanesque pour mieux faire sentir la complexité des enjeux de l’anthropologie – et, au-delà, du rapport de l’individu au monde qui l’entoure. La traduction, de grande qualité, est pour beaucoup dans le plaisir que l’on prend à lire ce récit captivant.

Lily King
Euphoria
Traduit de l’anglais (États-Unis) par Laurence Kiefé
Éditions Bourgois, 2016

Une fois n’est pas coutume, on parlera d’une revue. Pour son quinzième numéro, Feuilleton propose, entre autres : une évocation du monde ouvrier par la journaliste Nellie Bly (auteure d’un Tour du monde en 72 jours qui vient d’être réédité aux Éditions du Sous-sol dans une feuilleton_n15_1427295446traduction d’Hélène Cohen) ; une nouvelle d’Eudora Welty ; un dossier « Canada » comportant un reportage sur les lieux d’une exploitation pétrolière du Grand Nord, une évocation des jeunes apprentis écrivains nord-américains dans le Paris des années 50, et j’en passe. Ces quelques aperçus donneront une idée de la richesse foisonnante de cette revue, de l’intérêt de ses reportages, nouvelles et écrits en tout genre. Des textes reproduits dans leur longueur, une place importante accordée à la photographie et à l’illustration, et un prolongement vers l’édition avec la publication de textes de la revue aux Éditions du Sous-sol. Et, pour ce qui nous concerne plus directement, une visibilité parfaite des traducteurs. Voilà une revue qui donne à son lecteur le sentiment d’avoir affaire au fruit d’un bel ensemble de compétences – écrivains, traducteurs, illustrateurs, photographes, éditeurs… – au service d’une approche exigeante du monde et de ses enjeux. On sent un projet, on sent le soin et la passion apportés à sa mise en œuvre, et tout cela produit un objet passionnant, stimulant, qui donne envie de lire autour, à côté, de réécouter – autrement – les chansons de Leonard Cohen… Bref, de faire jouer les résonances.
Le numéro 16 est déjà en librairie.

Feuilleton
N° 15, automne hiver 2015

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