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Eric Chédaille se livre

Eric Chédaille se livre

Au tour d’Eric Chédaille de se livrer…

Le Journal de la veuve de l’Anglais Mick Jackson (Christian Bourgois) est un roman à la première personne sous la forme d’un journal intime.
La narratrice, âgée de la soixantaine, a perdu son mari voilà deux mois. Elle n’a ni enfants ni famille, et ses connaissances ne lui proposent guère que le soutien le plus élémentaire. Dans un moment d’angoisse et de panique, elle saute à bord de la Jaguar du défunt pour fuir la grande demeure vide de Londres.
Elle loue une petite maison de pêcheur dans un village de la côte du Norfolk. Elle ne sait si elle est en train de sombrer tout à fait ou si ce sentiment d’effondrement est naturel compte tenu des circonstances. Ce dont en revanche elle est sûre, c’est qu’elle n’arrive pas à dormir et boit plus qu’elle ne le devrait. Terrée là, elle plonge en elle-même comme pour découvrir qui elle est, à présent qu’elle n’est plus la femme de quelqu’un. Ce sont de longues promenades dans les marais du littoral, des soirées au pub et des heures passées à contempler le feu de cheminée. Elle couche par écrit ses réflexions et ruminations, commente son passé et son présent, s’interroge sur ce que pourra être son avenir. A mesure que se révèle son histoire, on découvre que son mariage fut loin d’être parfait, qu’il fut, en fait, plein de frustration et de déception, et marqué par deux gros secrets.

Ce roman est tour à tour élégiaque et hautement comique, comme si le chagrin donnait au personnage toute licence de gloser sur le monde avec autant de hauteur que de causticité. Ainsi, croisant fréquemment dans les marais des ornithologues amateurs, tente-t-elle, nantie d’une paire de jumelles, de se fondre dans le lot. « … je leur ai lâché quelques noms d’oiseaux qui me sont venus comme ça, tout en leur montrant de quel côté je les avais observés… Tous deux m’ont regardée de l’air de penser que j’avais bu. Ou que j’étais dérangée. Je ne me rappelle même pas quels oiseaux j’ai prétendu avoir rencontrés. Mais il y a selon moi de bonnes chances pour qu’il s’agisse d’espèces censées nicher dans l’Arctique ou en Amérique du Sud. Ou peut-être de volatiles entièrement inédits, obtenus en combinant des parties de nom d’autres spécimens. »
L’humour comme envers de la tragédie. La drôlerie voisine avec des passages où la blessure est rouverte et la douleur réveillée.

Je me suis tout de suite trouvé de plain-pied avec ce texte sans scories, tout en phrases courtes, parfois lapidaires. En plus du plaisir ordinaire de traduire, j’ai été émerveillé par l’art avec lequel le jeune Mick Jackson a composé, sans une fausse note, le soliloque de cette femme de soixante ans.

Le journal de la veuve
de Mick Jackson, éditions Christian Bourgois.
Traduit de l’anglais par Eric Chédaille.