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Edith Soonckindt se livre

Edith Soonckindt se livre

Edith Soonckindt, quel est le dernier livre que vous avez aimé traduire ?
Ma dernière traduction de qualité (et qui donc m’a plu) date de… 2006 : Ne m’oubliez pas, de Trezza Azzopardi, écrivaine anglaise d’origine maltaise et vivant au Pays de Galles.
En voilà la trame : Winnie, vagabonde de 72 ans, est agressée par une jeune fille qui lui vole sa précieuse valise avec ses maigres biens. Ce sont les seuls souvenirs matériels d’une vie que Winnie tente de se rappeler : le suicide de sa mère ; la vie difficile pendant la guerre à la ferme de sa tante ; son premier amour à quinze ans – qui la laisse enceinte, chassée du domicile familial ; puis son apprentissage chez un cordonnier pervers dont elle devient le jouet sexuel. Sans compter son internement dans un asile pendant vingt-quatre ans pour le vol d’un bébé : elle fait ainsi défiler une existence d’abandons, d’oublis, de secrets, de terribles mensonges et de cruelles vérités. Winnie fait alterner dans son récit fantaisie et réalité : innocente elle-même, elle n’est jamais certaine que sa mémoire n’est pas défaillante; et cette imagination mêlée au réel donne au personnage toute sa luminosité et tout son charme (extrait de la quatrième de couverture).

 Quels ont été les difficultés/plaisirs de traduction rencontrés ?
Les difficultés ont été essentiellement stylistiques, Trezza Azzopardi écrit bien, avec un style poétique particulier. Mes souvenirs de cette traduction étant passablement lointains, je me souviens surtout d’un accrochage avec Ivan Nabokov autour des majuscules que l’auteur avait attribuées à chaque élément important de la vie de son héroïne : the Box, the Feather, the Baby etc. Je souhaitais les garder toutes, partant du principe que si l’auteur avait fait ce choix-là, il fallait le respecter. Selon Nabokov, ce qui passait bien en anglais, où l’on utilise davantage de majuscules en règle générale, passait nettement moins bien en français. Les discussions furent houleuses et nous avons finalement demandé à Trezza Azzopardi de trancher, et comme il était convaincant dans ses arguments j’ai dû remiser un bon tiers des majuscules. Peut-être même avait-il raison ?

Quel est son intérêt pour les lecteurs français ?
Il s’agit là d’un livre (tiré à 3 000 exemplaires et jamais publié en poche) qui n’a vraiment pas eu le succès (pas ou très peu de recensions, peu de ventes) qu’il méritait et je trouve ça terriblement dommage. Le traduire m’a donné la chair de poule, c’est un des livres les plus troublants, les plus émouvants et les plus authentiques qu’il m’ait été donné de  traduire (avec ceux d’Anne Enright). L’histoire, celle de la misère, des abus, de la solitude humaine, n’ont rien de typiquement anglais, hélas, mais leur portée universelle n’est pas la moindre qualité de ce roman saisissant que je tiens parmi les plus beaux livres qu’il m’ait été donné de lire.

« Blanche-Neige choisit de rester endormie. L’idée de se réveiller lui fait horreur. La voici ensevelie, paisible. La nuit, quand tous les visages disparaissent, elle a la lune rien que pour elle. Dans sa tête, sous les étoiles clignotantes, elle danse. »

Ne m’oubliez pas, de Trezza Azzopardi.
Traduction d’Edith Soonckindt
Editions Plon, collection d’Ivan Nabokov (Feux croisés), 2006.