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Celui qui pisse contre le mur…

Celui qui pisse contre le mur…

Entre autres pièges expressément destinés au traducteur, l’anglais regorge de références et allusions bibliques. Jusqu’en des domaines inattendus : les textes de groupes de heavy metal, par exemple, sont d’inépuisables mines. On Satan donc, lorsqu’on traduit, à débusquer ce type de citations à tout bout de champ sémantique. Par chance, elles proviennent en général de l’Authorized King James Version, traduction de la Bible commandée par le roi Jacques Ier et publiée en 1611, rédigée dans une langue archaïsante immédiatement reconnaissable. Le plus mécréant des traducteurs d’anglais ne peut donc manquer d’identifier une citation biblique d’un coup d’œil.

Il se jette alors sur les traductions françaises de la Bible pour y trouver celle qui conviendra au texte sur lequel il travaille.

Puis rumine ses découvertes… souvent étonnantes.

Un jour, en traduisant un roman contemporain, je vois surgir l’expression Him that pisseth against the wall (littéralement : Celui qui pisse contre le mur). Avec force gloussements ravis, j’examine, fais le tour, soupèse : du King James pur jus. Un régal de périphrase poétique pour qualifier l’individu masculin. Un peu de recherche et de sérieux m’apprennent que la tournure figure à cinq reprises dans l’Authorized Version (1 Samuel 25-22 ; 1 Kings 14-10 ; 16-11 ; 21-21 ; 2 Kings 9-8). Chaque fois, elle désigne l’individu-masculin-en-tant-que-représentant-de-son-peuple-ou-sa-maison, et plus précisément l’ultime-le-dernier (sous-entendu : celui qu’on n’épargnera pas au cours de fumantes représailles). Je flaire là la traduction littérale d’une tournure hébraïque, accès de paresse confortable mais voyant qu’on appelle un calque.

Afin d’en donner l’équivalent attesté, je vais voir ce que l’expression devient dans quelques versions françaises de la Bible (Segond, Pirot et Clamer, Bible de Jérusalem).

Enfer et damnation ! Il ne reste rien de celui qui pisse contre le mur… Segond le gomme et dégomme à coups de qui que ce soit, quiconque, ou carrément personne. Pirot et Clamer le rhabillent en homme, traduction équivoque – le mot ne désigne quand même pas uniquement l’individu masculin. Quant à la Bible de Jérusalem, elle le campe à peine moins piteusement en mâle. Ultime recours : Chouraqui. Celui qui pisse contre le mur reprend vigueur, mais quel lecteur reconnaîtra une citation biblique dans ce pisseur contre le mur qui devient à l’occasion le pisseur du mur ?

Je tranche : ce sera un mâle pour un bien. Traduire littéralement la tournure initiale serait poser un calque sur un calque, et l’expression, incongrue, « sauterait à la figure du lecteur ». D’un autre côté, aucun des termes édulcorés relevés dans les traductions publiées ne saurait être identifié comme citation biblique par un lecteur, même féru d’Ancien Testament.

Est-ce le bon choix ? N’aurais-je pas dû déplacer l’allusion vers un autre terrain ? Finalement, le pisseur du mur n’avait-il pas comme un petit air de famille avec le dormeur du val ?

Catherine Richard.