Promouvoir la traduction, défendre les traducteurs

Ce sacro-saint champ sémantique…

Ce sacro-saint champ sémantique…

Courtesy National Gallery of Art, Washington

Un éditeur me commande un jour l’expertise d’une traduction qui lui paraît mauvaise. Trois pages me suffisent pour constater que ses soupçons sont bien fondés. Un seul petit adjectif mais une faute monumentale révèle que le traducteur n’a pas été sensible au champ sémantique mis en place par l’auteur pour étayer son propos, en réalité le propos de tout le livre. L’incipit est ici la description d’une mansarde défraîchie, délabrée même. Tout y est gris ou blanc sale. À côté de la couche défaite, une table basse sur laquelle a été posée une lettre dépliée : celle d’un avocat qui menace l’occupant d’expulsion. Cet occupant est un peintre de talent. Dans la pièce il y a donc un chevalet et sur le chevalet une toile encore humide. En réalité, si l’auteur fait défiler son film en noir et blanc dans l’incipit, c’est pour mieux faire ressortir, à la page trois, une tache de couleur rouge, une sorte de flamme vive qui s’élance dans le ciel dudit tableau par ailleurs peint dans des tons mornes. Cette flamme est une sinistre allusion aux fours crématoires dont les parents du peintre furent victimes. On le comprendra par la suite. Il était donc essentiel, pour amener cette tache dans toute sa force vive, de s’en tenir à une palette grisée dans la description préalable de la pièce. Or, la lettre de l’avocat est en partie brûlée par une cigarette qui y a été déposée. Pour décrire cette « brûlure » l’auteur utilise le participe passé allemand angekohlt, dérivé du substantif Kohle, charbon, houille ou fusain. L’auteur reste donc bien dans la palette des tons gris cendrés et la lettre en partie « carbonisée » s’intègre parfaitement dans la tonalité du décor. Et c’est précisément ce qui a échappé à la vigilance du traducteur qui a traduit le participe par « roussi ». Or, il était bien trop tôt pour que ça sente déjà le roussi…

Ceci est un exemple parmi tant d’autres prouvant l’importance fondamentale du champ sémantique dans l’écriture littéraire et de son repérage dans la traduction. Car un des « liants », un des « ciments » de tout texte d’auteur est ce sacro-saint champ sémantique, ce réseau de mots qui se font écho et prennent le lecteur comme dans un filet, celui d’une atmosphère, d’une ambiance, d’une vision des choses ou tout simplement d’une cohérence. Parmi les synonymes qui s’offrent au traducteur, il s’agit donc de choisir le bon, seul et unique, pour ne pas trouer le maillage !

Un autre exemple que j’aimais citer à mes étudiants est celui des trois traductions françaises (1902, 1942, 1982) de l’incipit du célèbre roman de Theodor Fontane : Effi Briest. Seule la traduction d’André Coeuroy (1942) a saisi toute l’importance du champ sémantique géométrique de cette première page, véritable pièce d’anthologie. Nous avons affaire ici à la description de la grosse demeure bourgeoise où grandira l’héroïne, la petite Effi au destin tragique. C’est l’oppressant carcan familial qui s’exprime à l’aide de l’équerre et du compas dans la peinture de la maison et du parc qui l’entoure. Un seul objet y détonne : la balançoire, celle d’Effi, qui est de guingois, et fait donc tache dans toute cette rectitude. Il est intéressant et même amusant de constater que le premier traducteur, Michel Delines, n’y a vu que du feu et a dépeint ladite demeure avec la sensibilité de son époque, et sans doute aussi  la sienne propre ! Tout ce qui était angle droit ou cercle parfait devient chez lui volutes et autres arabesques typiques de l’art nouveau qui constituait son épistémè ; de plus tout se trouve ici dynamisé, ainsi l’ombre se déverse-t-elle, les chemins s’évasent-ils, le clocher s’élance-t-il. Le soleil ne darde pas ses rayons qui tombent obliques mais plonge le village dans la sieste. Et j’en passe. Quant au traducteur de 1982, il semble ne rien avoir repéré du tout et sa traduction rend bien peu justice au style magistral du grand auteur prussien.

C’est donc par l’analyse du ou des champs sémantiques d’un texte que je commençais toujours mes leçons de traduction. Et il arrivait parfois que ce champ sémantique soit tellement subtil qu’il en devienne subliminal ! Mais c’est une autre histoire, qui fera peut-être l’objet d’un prochain billet, si vous le souhaitez !

Françoise Wuilmart