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À vos fantasmes !

À vos fantasmes !

On imagine une partie de pique-nique chez Nicholson Baker : chacun arriverait dans sa grande maison ouverte à tous vents avec pour seule consigne d’apporter non seulement une bouteille, mais aussi un bon fantasme de derrière les fagots. Face au lac, chacun lèverait son verre à l’assemblée, puis raconterait le sien, dans la bonne humeur et les éclats de rire. On se claquerait sur l’épaule : « Elle est bien bonne celle-là ! Nick ! Il faut que tu la mettes dans ton livre ! » Et, assis en tailleur, une pipe à la bouche, l’auteur prendrait des notes.

C’est peut-être ce qui s’est bel et bien passé à un moment de l’écriture de cette improbable Belle Échappée, sous-titrée « roman grivois » par l’éditeur – et il n’y a là, en effet, que de joyeuses parties de jambes en l’air dans les situations les plus inventives et les plus désopilantes qui soient.

On peut lire ce livre seul, ou à deux, et en retirer grand plaisir. On peut aussi inviter des amis, comme Lewis Carroll, qui nous dirait que c’est de plus-t-en-plus curieux que tous ces personnages parviennent là en plongeant dans des trous, qu’ils changent de taille, qu’ils apparaissent et disparaissent à souhait, que des têtes, des… ou des… soient coupées… Mais non ! Qu’irait-il chercher là ? Au porno des merveilles, aucune référence intertextuelle, bien sûr !

C’est malin ! Sur mon lit défait, il y a maintenant cinq ou six versions françaises d’Alice en plus de l’original, La Belle Échappée et trois autres livres de Nicholson Baker : Vox, Le point d’orgue, Updike et moi. Je me lève, écrasant Justine (tu n’y es plus du tout, ma petite !), piétinant O (si tu savais !) et d’autres que je tairai. Je me recouche avec mon ordinateur. En quelques clics, j’accède à des critiques américaines de The House of Holes (La maison des trous !) et je trouve des bribes de l’original. Oui, bien sûr, les « masturboats » sont devenus des masturbateaux, le « Cock Ness Monster », le monstre du Zob Ness… Mais je voudrais bien savoir ce qu’était dans l’original le berceau à sadinet où Luna s’assied pendant que Chuck lui caresse les cheveux, l’arbre à chibres ou encore la planchatte sur laquelle Henriette part en balade régénératrice sur le lac.

Que faire ? Allez, j’ose ? Je prends contact avec le courageux traducteur d’un bouquin aussi épuisant physiquement. Il ne me dit pas grand-chose, tout occupé qu’il est à je ne sais trop quoi. Seulement ceci : « Il m’a fallu élargir un peu le lexique pour éviter les trop nombreuses répétitions : on rencontrait en effet beaucoup de cock et de pussy. » Ah ! Merci ! Là où l’auteur a associé, multiplié, ajouté, cumulé, décuplé les seins, les fesses, les sexes, les têtes, les cœurs, le traducteur a varié les plaisirs et les façons d’appeler une chatte une chatte. Édifiante lecture !

La Belle Échappée
Nicholson Baker
Traduit de l’anglais par Eric Chédaille
Christian Bourgois éditeur, 2012, 310 p.

Emmanuèle Sandron