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Rose-Marie Vassallo se livre

Rose-Marie Vassallo se livre

Janvier 2012. Interview express à Rose-Marie Vassallo : quatre questions, quatre réponses brèves.
Le dernier livre traduit et aimé ?

L’ouvrage en cours, comme si souvent. Parce que je le porte, qu’il m’habite et me hante et que j’en bassine mes proches.  C’est un roman américain, pour grands ados – tranche éditoriale dont je médis volontiers : à seize ans, schuss dans la littérature générale, crénom ! Mais là, je mange mon chapeau. Texte pile, pile, pile au cœur des fragilités et des doutes de l’âge en question, dernières années de lycée.

Son auteur ?
Daniel Handler, le Lemony Snicket des orphelins Baudelaire, et je retrouve ici sa patte, sa sensibilité, sa finesse, son écriture à grain serré, bois dur (c’est de l’if, c’est du buis, l’enfer à travailler, il faut y aller à petits coups de burin, mais que c’est bon de se battre contre quelque chose de consistant — malgré les références culturelles à la pelle). Sur le fond, nuances et chatoiements. Du drôle et du triste en moirures.

Le titre et l’histoire ?
Why We Broke Up. Aïe. Pourquoi on a rompu ? Pourquoi on s’est quittés ? Pourquoi ça n’a pas tenu ? Pourquoi ça a cassé ? Pourquoi c’est fini (nous deux) ? C’est un leitmotiv, un « voilà pourquoi », dans cette lettre torrent qu’adresse à son ex-petit ami une lycéenne givrée de vieux films, après une aventure éclair et tonnerre, perdue d’avance, avec son contraire, un grand beau basketteur tombeur de filles et pas des plus mûrs, lui-même sincèrement attiré-intrigué par cette petite intellote… Tragi-comédie de poche, attachante en diable.

Son intérêt pour les lecteurs français ?
Si je parviens à remettre des bulles dans cette clairette fruitée, un peu d’ivresse libératrice avec les mots et les idées.

[Fin de l’interview express… Mais l’ours courait encore ; la vente de sa peau fut remise… à fin août 2012. Que s’est-il passé depuis la première interview ? Rose-Marie revient sur le sujet.]

« Inventaire après rupture » (éditions Nathan) sort le 23 août. Sous une jaquette rose girly contre laquelle je n’ai rien pu. Mais c’est mon seul regret concret, pour le reste les maquettistes ont créé un objet joyeux, léger en main, plus intime à mon sens que l’imposant volume sur papier glacé de la v.o.
Dans l’intervalle ? L’habituel jeu de Pénélope. Tâtonner. Expérimenter. Détisser au matin le travail de la veille, avec la conscience aiguë qu’un tel texte, à la fois ultra-littéraire et cousu d’adolescence, pourrait admettre autant de versions que de traducteurs, voire que d’instants d’un même traducteur, tant il se coule dans une langue mouvante, intranscriptible, et qui au fond n’existe pas. « Un mot, disait Péguy, n’est pas le même dans un écrivain et dans un autre. L’un se l’arrache du ventre. L’autre le tire de la poche de son pardessus.[1] » Mais c’est vrai de tous nos mots vivants ! Songeons à nos jurons : chacun les siens ; le grossier de l’un est l’anodin de l’autre.
Pis : on a là un parler lycéen. Lequel choisir ? Du très tendance, à péremption proche ? Ou viser l’intemporel, comme dans la v.o. ? Bien, mais c’est quoi, le français lycéen intemporel ?
Bref, pluie de tomates en vue. Plaçons nos espoirs dans la grâce du récit, dans sa façon de dire simplement – et avec quel humour, quelle délicatesse ! – qu’une flambée amoureuse à seize ans est de même incandescence, de même bois que les amours de nos vies entières.

Rose-Marie Vassallo.
« Inventaire après rupture », de Daniel Handler, éditions Nathan.


[1] Charles Péguy, Victor-Marie, comte Hugo (Gallimard).