Promouvoir la traduction, défendre les traducteurs

Entretien avec Myriam Chirousse

              

Myriam Chirousse est traductrice de l’espagnol et auteure. Une ombre au tableau est son quatrième roman. Dans l’ambiance chaude et lourde d’un été sur la Côte d’Azur, autour d’une piscine meurtrière, un couple se découvre sous une autre lumière. Intimiste, prenant, aussi angoissant qu’un thriller bien mené, Une ombre au tableau offre au lecteur des frissons dans un monde baigné de sueur.

Cette maîtrise de l’écriture, de l’attention portée aux détails vient-elle à l’auteure de son travail de traductrice ? Comment se mêlent ces deux métiers ? Comment s’influencent-ils l’un l’autre ?

Myriam a accepté de lever le voile.

Luce Michel

 

Comment es-tu devenue traductrice ?
Ma première traduction est sortie en 2008. Avant je traduisais pour des agences. J’étais partie m’installer à Madrid, où j’ai d’abord enseigné le français, et la traduction est venue comme une évidence, parce que j’aimais écrire et passer d’une langue à l’autre. J’ai suivi une petite formation, et je me suis lancée.

Et l’écriture ?
En fait, j’ai travaillé en même temps à ma première traduction (un roman de Rosa Montero) et à mon premier roman (c’est-à-dire le premier qui a réussi à sortir des fonds de tiroir). Les deux étaient des romans historiques, et on était presque dans un dialogue de l’un à l’autre. J’aime bien ça, quand la traduction et le roman en cours se répondent. Mais le plus difficile, c’est de ne pas laisser l’auteur que je suis envahir la traduction !

Comment fais-tu pour éviter cet « envahissement » ?
Ça dépend souvent du stade atteint dans l’écriture et la traduction. Mais oui, parfois quand je traduis, l’auteur en moi m’enquiquine, il voudrait réécrire complètement les phrases, partir dans d’autres directions… Alors je m’astreins à rester très proche du texte. Mais quand j’empêche « l’auteur en moi » d’intervenir, c’est compliqué aussi, et ce n’est pas le but. Car quel auteur est-on quand on traduit, si l’on n’est pas l’auteur de ce qu’on traduit ?
La chose qui m’a fait évoluer par rapport à tout ça, c’est tout simplement l’expérience. Maintenant, je m’organise : d’abord une heure ou deux pour mon roman, puis dès que je décroche, je passe à la traduction.

Est-ce un travail que d’écrire ou de traduire ?
Oui et non. Socialement, cela doit être reconnu comme un travail, bien sûr, et un travail qui produit de la richesse pour les autres, et pour toute la société, qui plus est. Mais intimement, ce n’est pas comme ça que je le ressens. J’aime beaucoup cette phrase de Mathieu Ricard qui parle de « joie en forme d’efforts ». Et c’est bien ça, c’est une joie, mais une joie qui demande du boulot, de l’astreinte, de la discipline. En toute sincérité, j’arrêterais la traduction « comme travail » si j’avais les moyens de seulement écrire, car je crois que j’y consacrerais alors tout mon temps (et peut-être aussi que je perdrais le contact avec la planète Terre, mais c’est un autre sujet !).

Comment procèdes-tu ?
Je fais d’abord un premier jet, que ce soit pour le roman ou la traduction, histoire de voir ce qui va sortir. J’appelle ça l’étape du monstre : je bricole une sorte de créature de Frankenstein. Sauf qu’après, quand tu reprends ton brouillon, il faut avoir le courage d’embrasser le crapaud pour le transformer en prince. Il y a une sorte de répugnance (personne n’a envie d’embrasser un crapaud !). Il est difficile aussi d’admettre à quel point ce que tu as mis sur le papier est mal foutu. Alors je retrousse mes manches et je reprends tout, ou beaucoup… Ensuite, surtout avec les romans dont je suis l’auteur, il y a le choc des épreuves. Le texte devient alors un étranger, c’est une dépossession. Parfois, je panique. Et ces dernières relectures sont dures.

As-tu toi-même été traduite à l’étranger ?
Oui, mon premier roman a été publié en Espagne. Comme j’habitais encore là-bas, j’ai travaillé avec son traducteur. J’étais très impressionnée par lui, c’était un vieux monsieur qui avait énormément d’expérience. Il s’arrêtait à tous les détails. Par exemple, si on parle de fauteuil, y a-t-il un accoudoir ou pas ? Ce genre de chose. Une fois la traduction finie, j’ai eu l’impression de lire mon livre pour la première fois, comme simple lectrice. Je le découvrais à chaque page, une sensation très étrange, mais très agréable.

Lis-tu quand tu écris ?
J’adore lire et je lis beaucoup, mais quand j’écris j’ai du mal à lire à tort et à travers, surtout quand j’en suis au premier jet. Dans ces moments-là, je lis surtout des classiques. Je sens qu’ils me nourrissent, qu’ils apportent de l’eau à mon moulin.

À quand les prochains textes publiés ?
J’ai terminé la traduction du premier roman d’une dramaturge argentine qui s’appelle Carla Maliandi, et je crois que vous l’aurez en librairie l’année prochaine. Quant à mes propres romans, après avoir écrit deux livres plutôt courts, je me suis lancée dans une histoire plus ample qui me tient à cœur depuis longtemps, et qui s’écrit à un autre rythme, donc… peut-être en 2020 ? Ojalá, comme disent les Espagnols !

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