Défendre les traducteurs, promouvoir la traduction

Éditorial

Traducteurs, montrez-vous !

Une traduction est d’autant meilleure qu’elle ne paraît pas en être une, mais un texte original, coulant de source.
Ivan Tourgueniev, Faust, trad. M. Vorotchenko

C’est bien là le paradoxe du traducteur plus son travail est parfait, moins il se voit !
 Se faisant tout petit, il se glisse sous le texte qu’il transpose dans sa propre langue, avec ses mots, ses phrases, ses rythmes, sa musique, pour rester au plus près des mots, des phrases, des rythmes, de la musique de l’auteur, ni tout à fait la même, ni tout à fait une autre…
Avec un texte merveilleusement traduit, l’auteur est encensé, son écriture louée, admirée, vantée dans la presse… Mais voilà, ce n’est pas la sienne ! Aucun mot n’est de lui… Tous sont de la plume du traducteur, oublié, ignoré, insoupçonné…
Il est grand temps que le traducteur sorte de l’ombre… et comme l’on n’est jamais si bien défendu que par soi-même, qu’il prenne donc la parole, s’empare de ce blog pour parler de son métier, pour mettre au jour le processus d’écriture riche et complexe, par lequel un texte passe d’une langue à l’autre. D’un monde à l’autre, pourrait-on dire, car il transporte avec lui toute une culture, une saveur venue d’ailleurs.

Ce blog veut donner la parole au traducteur, qui, tel le virtuose qui fait oublier les heures et les heures de répétition, cache ses difficultés sous l’aisance de sa plume. Ici, il dévoilera l’envers du décor, dépliera ses secrets, parlera de sa démarche, de ses émotions, et révélera ce qui fait son talent.
Traducteurs, montrez-vous ! On veut vous voir et apprendre à vous connaître !

Évelyne Châtelain, ancienne vice-présidente de l’ATLF.

La cage sans fin, le mot d’Olivier Mannoni

Les traducteurs prennent la parole. Ça n’est pas tout à fait nouveau. Un traducteur cause, cause toujours. Sauf que le plus souvent, la parole qu’il prend ou qu’il chaparde ou qu’il transporte ou qu’il… bref, sauf que d’ordinaire la parole est celle de l’auteur. Dans le présent espace, l’auteur, en quelque sorte, rend sa parole au traducteur. Ce qui veut dire qu’auteur de sa traduction hors de l’espace bloguesque, le traducteur qui y entre devient porteur de son propre mot, auteur de son discours en quelque sorte. Il y a toutefois fort à parier que le traducteur, devenu auteur en espace clos, y parlera de ses moutons – c’est-à-dire de ses traductions. Le traducteur est-il un homme ou une femme qui se plaît derrière les barreaux? Et ceux des autres, en plus ? Pas vraiment, pas du tout. Si l’on tient compte du fait que même clos, son espace à lui, quand il garde ses moutons en compagnie de ses collègues, s’étend sans limites et fait, facilement, le tour du globe, ce blog global pourrait au contraire devenir une belle étendue de liberté paradoxale. Le paradoxe, autre grand amour du traducteur, son trait d’esprit en rapport avec son inconscient polyglotte, si je puis dire, n’y a-t-il pas plus bel écrin pour l’accueillir que l’éphémère éternité du blog?

Je suis heureux et fier qu’une organisation structurée et orientée vers l’action efficace se dote, en surplus, en cadeau, de cet espace de parole hors sentier au moment même où nous nous apprêtons à signer, de l’autre main, un important accord-cadre avec nos partenaires éditeurs. Parce qu’ils font un métier difficile et rigoureux, les traducteurs littéraires ont besoin d’un espace où le langage s’épanouit, et où les frontières s’estompent, d’un univers à l’autre, d’une langue à l’autre, d’un livre à l’autre. Longue vie à cette petite cage de pages pas sages, que les portes s’ouvrent sur l’univers des passeurs de mondes, et merci à ceux qui s’apprêtent à l’animer.

Olivier Mannoni, ancien président de l’ATLF, 2012.